Publicité

Mardi 3 mars 2009

 

À celle qui l’inspire, Patrick propose une balade au Parc de l’Esplanade. En souriant, il lui indique la porte de secours, il bat les paupières comme s’il avait acquis de nouveaux pouvoirs.

—Nous arrêtons d’abord à l’atelier, la prévient-il tout à coup, en pensant à son chien.

 

Le chien de Patrick adore se promener au Parc de l’Esplanade. Arrivé à l’atelier, le maître ramasse la laisse et encourage l’animal à faire quelques cabrioles. Mais c’est l’expression sur le visage de Solange qu’il faut imaginer. Elle en est dépourvue. Même remarque pour son teint. De rose, il passe à livide. Pauvre Solange ! Ayant avancé dans les profondeurs de l’atelier (côté domicile), elle voit de près la nouvelle « affiche de cinéma » qui tapisse une grande partie d’un mur. Y apparaît sa rivale, l’autre Solange, assise au pied d’un arbre mature, les jambes pliées, les bras enlaçant ses genoux. Pour quiconque a un surcroît d’imagination, les petits oiseaux gazouillent.

 

Devant l’affiche, les yeux rivés dessus, Solange pose la seule question convenable qu’elle est en mesure de formuler.

—Lui avez-vous parlé de notre deuxième rencontre ?

 

Aussitôt, d’une main dans son dos, Patrick l’incite à revenir sur ses pas et à sortir de l’atelier en compagnie du chien qui se trémousse d’impatience.

— Non, répond-il, mais nous avons parlé de toi. Elle m’a demandé de t’inviter au vernissage.

—Vous m’avez déjà invitée, fait-elle remarquer sur un fond de panique.

Par Julia Fontesse - Publié dans : Huitième Lecture - Communauté : L'écriture dans tous ses états
Ecrire un commentaire - Voir les 2 commentaires
Dimanche 1 mars 2009

J’imagine que Solange est ravie — fébrile, mais pas complètement gaga — d’avoir rendez-vous au Cargo en fin d’après-midi. C’est le meilleur moment de la journée. Il y a foule et cette foule, à la fois physique et chimique, procure des forces nouvelles, polyvalentes, inestimables, des forces en tous points semblables à celles que l’on peut rassembler autour de soi lorsqu’on est seul et imaginatif. C’est le moment de la journée où l’on passe inaperçu. 

 

Solange, l’air hautain, se faufile dans cette foule. Elle n’erre pas, au contraire, elle a son corps à l’esprit, elle prend conscience de chacun de ses mouvements. Elle imagine un moule fabriqué à partir de chacun de ses membres. Une œuvre déborde de sa peau. Elle a les deux pieds bien à plat sur le sol lorsqu’elle s’arrête dans le dos de Patrick, mais ce qu’elle lui souffle à l’oreille est absolument intentionnel.

— Bonjour Monsieur ! Me voilà enfin, corps et âme.

 

Patrick mérite une courte pause avant de répliquer. Ses arcades sourcilières s’étendent au maximum. Il esquisse un demi-sourire. Il verbalise doucement comme le dénommé Taho qui est l’auteur d’un manuel d’art-thérapie :

— Tu joues avec le feu, dit-il.

 

Solange se montre sous un angle qui ne lui est pas particulièrement favorable. L’expression inscrite dans ses traits oscille entre l’enchantement et l’embarras. À tort, elle estime bien réagir en gardant le silence.

 

À présent, l’artiste adresse de grands signes de la main au matelot-serveur, tournant le dos à la jeune femme. Il a envie d’un autre verre ou il a besoin d’un point de fuite pour réfléchir. Elle doit lui taper l’épaule. Lorsque finalement il se retourne, elle doit redoubler d’effort afin de garder son attention. Elle décide de lui parler de l’œuvre à laquelle elle voudrait collaborer, et pose l’index sur son front – son front à elle – comme pour indiquer l’endroit d’où vient l’idée.

— J’ai pensé à une sculpture, dit-elle. 

— Ah oui ?

— Elle met en scène deux personnages asexués. Il ne faut pas savoir s’il s’agit de deux hommes, de deux femmes ou d’un homme et d’une femme, explique-t-elle précipitamment. L’un d’eux se sculpte lui-même.

 

Solange mime en parlant. Le personnage qui se sculpte lui-même travaille autour de ses yeux et Solange décrit le geste de son personnage en pianotant autour de ses propres yeux, puis en caressant de sa main gauche des prolongations invisibles au bout de ses doigts. Elle évoque les doigts avec lesquels le personnage travaille. Ce sont de longues aiguilles, semblables à des aiguilles à tricoter, des doigts inachevés. Pour représenter l’autre personnage, Solange pose ses mains sur son ventre comme font si souvent les femmes enceintes, et elle explique :

—Il se tient à genoux, le visage enfoui dans le ventre de celui qui se sculpte. Il regarde à l’intérieur.

 

Elle a l’air pimbêche au moment de conclure (elle se dira « ridicule » lorsqu’elle s’en souviendra).

—À la place des jambes : des cubes.

 

Par Julia Fontesse - Publié dans : Huitième Lecture - Communauté : L'écriture dans tous ses états
Ecrire un commentaire - Voir les commentaires
Samedi 14 février 2009

  Dans l’ensemble, le séjour à l’hôtel est plutôt favorable. Je laisse venir et revenir les visions, je prends des notes, je sors et je marche, je rentre dans les boutiques et je m’achète des vêtements de plus en plus excentriques, je me nourris convenablement. De temps en temps, je dors.

 

Ce que pensent les réceptionnistes — père et fils, si je devine bien — de mon va-et-vient, je m’en moque. Selon mon humeur, je descends l’escalier en souriant, sinon en cherchant quelque chose, soit dans mon sac, soit entre les pages d’un livre. Je lève ou non les yeux en passant devant le comptoir de la réception. C’est moi qui contrôle. Les réceptionnistes n’apparaissent pas quand bon leur semble et le hasard n’y peut pas grand-chose.

 

Le mercredi au cours de l’après-midi, je passe au nid. Je ne redoute rien, ni remous ni regrets, et suis presque sûr que je ne croiserai pas la voisine qui doit gagner sa vie. Je veux vider ma boîte aux lettres. Je veux échanger mes sous-vêtements et chaussettes sales contre des propres. Je veux téléphoner à Patrick Sonar à la campagne.

 

 Essentiellement, je lui dis que je m’achète de nouveaux vêtements. Il me répond qu’il était temps. Puis je le préviens que je n’ai pas encore trouvé de titre pour sa dernière œuvre. Il s’en fout, il soutient que Dans l’œuf  convient parfaitement.

 

Après avoir raccroché, je suis moins tiraillé que prévu. Je revis, minute par minute, la plus belle partie de notre dernière rencontre, à Patrick et à moi. Elle commence au Cargo. Je commande une bière et j’accorde une brève pensée à la mauvaise qualité de l’air. Patrick s’amène, moins détendu que moi. Il porte un jeans, un t-shirt blanc, et par-dessus, un veston vert dont les manches ont été roulées jusqu’aux coudes. Il passe comme un coup de vent. Notre échange, au niveau des regards et des mots, ne correspond pas du tout à celui que j’aurais imaginé. J’ai droit à un simple salut, suivi d’une impatiente question.

— As-tu déjà commandé ?

 

Un signe lui suffit. Il s’éloigne en vitesse et s’entretient  avec le matelot. Ensuite, à l’aide de son index, il me montre le chemin entre la chaise que j’occupe et la sortie de secours.

 

     Après la porte, clic et cloc et tout le tralala, Patrick s’explique. Pour ne rien manquer, je marche vite, je me presse derrière lui.

— Excuse-moi, commence-t-il. Mais je ne veux pas manquer Gorbatchev à la télévision. C’est un moment historique. Il annonce de nouvelles mesures, une restructuration, la perestroïka, m’enseigne-t-il en ôtant son veston.

 

À l’atelier, je fais semblant de m’ennuyer en regardant la télévision. Je vois un sous-marin qui émerge à la surface d’un océan. Je vois aussi des engins qu’on n’a pas idée de créer dans un monde comme le mien. Ensuite, d’autres images. Des images récentes qui, depuis un mois, passent et repassent sur tous les écrans, font aussi la une des journaux et apparaissent sur la couverture de tous les magazines d’actualité. Le mur de Berlin tombe. Des milliers de personnes se ruent de l'autre côté pour la première fois de leur vie.

 

Au bout d’un moment, les images et discours qui passent sur les ondes me paraissent irréels et, en regardant autour de moi, je pense que rien n’a changé dans cet atelier à sensations. En chemin, mêmes échafaudages – poubelles et caisses de bouteilles vides – mêmes fissures, mêmes poussières. Mêmes mimiques devant les portes et à travers les salles. À la portée de ma vue, même cloison en plastique transparent, même bric-à-brac.

 

Lorsque le générique apparaît à l’écran, Patrick s’excuse de nouveau. Il dit qu’il tenait absolument à voir cette émission « spéciale », qu’il tenait aussi à me voir et…

 

Patrick peut bien parloter, son chien et moi demeurons assis. L’animal a la tête posée sur ma cuisse et je le gratte derrière les oreilles. Patrick décide de s’accroupir devant nous.

— J’ai une surprise pour toi, me dit-il tout bas.

 

Sans brusquer le chien, nous nous redressons. Ensuite, tout doucement, d’une main dans mon dos, il me fait prendre la direction qu’il veut, et de l’autre main, il me recouvre les yeux. Le cœur battant, je m’entends parler avec un trémolo discret dans la voix.

    Une surprise ?

 

Après s’être déplacés lentement de cette façon, de quelques pas seulement, et s’être arrêtés derrière la cloison de plastique, Patrick retire la main qui m’aveuglait. De l’autre main, il dévoile une nouvelle sculpture.

— À toi de lui trouver un titre, murmure-t-il à mon oreille.

 

L’œuvre met en scène deux personnages asexués, grandeur nature. L’un d’eux se sculpte lui-même. Il travaille autour de son œil droit. Il travaille avec ses doigts, mais ce sont de longues aiguilles semblables à des aiguilles à tricoter. Ce sont des doigts inachevés. L’autre personnage est représenté à genoux, tout contre celui qui se sculpte, les bras autour de sa taille, le visage enfoui dans son ventre. En guise de jambes et de socle : un amoncellement de cubes. (Revoir La Présence)

 

 
 
Par Julia Fontesse - Publié dans : Huitième Lecture - Communauté : L'écriture dans tous ses états
Ecrire un commentaire - Voir les commentaires
Samedi 7 février 2009

 

Pour sortir Solange de ce mauvais pas, je conçois un moment où, face au miroir, Solange se voie grandir, grandir jusqu’à ce qu’elle devienne géante. Puis j’emprunte au ton et aux mots que je tiens des colères de ma mère, et avec ce ton-là et ces mots-là, Solange s’interroge sur ses sentiments qui sont des sentiments amoureux.

— Dis-moi donc un peu, qu’est-ce que c’est qu’ça pour une histoire ?

 

Elle ne se répond pas, évidemment. Plutôt, elle s’attribue un rictus desséché, totalement dépourvu de douceur, et elle entend : « Ça ne peut pas durer ». Elle pleure brièvement. Puis, elle rassemble ses forces. Elle compose le numéro de téléphone de Patrick et ses forces y sont toutes employées.

— Bonjour ! C’est Solange, fait-elle au bout du fil.

 

Sans plus d’excitation grâce à ses pratiques, elle ajoute :

— J’espère que je ne vous dérange pas.

— Je suis très occupé, dit-il. La nouvelle œuvre est revenue de la fonderie et…

— Je m’en vais au Cargo et je voulais vous le dire, au cas ...

 

Solange reste baba au bout du fil quand Patrick la remercie d’avoir appelé, baba surtout quand il lui dit que ça lui fera plaisir de la voir au Cargo plus tard, en fin d’après-midi. Aussi de son côté bafouille-t-il quelques mots au sujet d’un machin dégoulinant et des traces indélébiles que cela peut laisser sur le plancher, puis il raccroche.

 

Heureuse, Solange fait un tour de 180 degrés sur la pointe d’un seul pied, mais ses forces, du moins celles qui lui restent, se retournent contre elle tout de suite après. Elles lui coupent les jambes. Elles cernent, elles serrent son estomac. Elles lui infligent un trac impossible à digérer.

 

Le miroir, encore, vient à son secours. En silence, surtout dans sa tête le silence, Solange se regarde droit dans les yeux, puis lentement s’approche le plus près possible de son reflet. Le côté droit de son visage lui apparaît, tel une porcelaine, épuré à l’excès, tandis que le côté gauche s’allonge, se ride, puis se désagrège. Cette vision l’effrayait les premières fois. À présent, elle sait qu’il lui suffit de reculer d’un ou deux pas pour que son visage regagne son apparente symétrie. Elle sait aussi qu’au retour le phénomène se produit de nouveau, ce qui la fait parfois sourire. Elle devine — et moi aussi — qu’il y a là quelque chose de significatif, voire d’encourageant.

 

Par Julia Fontesse - Publié dans : Septième Lecture - Communauté : L'écriture dans tous ses états
Ecrire un commentaire - Voir les commentaires
Mardi 3 février 2009

En promenade autour de la gare, je pense à Patrick Sonar, à ses remerciements, à son affectueuse et in-terminable étreinte. C'est grâce à moi si de petites Pré-sence seront bientôt vendues dans cette ville comme des Tour Eiffel à Paris. « Grâce à toi », m'a-t-il soufflé à l'oreille. Ce souvenir répand un baume sur ma per-sonnalité convalescente.

De retour dans ma chambre d'hôtel, c'est à Solange que je pense. Elle marche longtemps après avoir quitté le Cargo. Elle pose un pied devant l'autre, le long du fleuve, sans remarquer l'absence de vent. Elle met un moment avant de se révolter et de jurer, un moment figée, un moment avant de crier. Crier comme on crie sur tous les toits. Juré, craché qu'elle fera l'impossible pour devenir le modèle.

     Les jours suivants, elle n'est ni belle ni sereine. Elle passe des heures et des heures, repliée dans sa cham-bre. Elle forme un bloc. Les objets se distordent autour d'elle. Elle dialogue toute seule, allongée sur le lit. Elle essaie des tas de trucs, par exemple de prendre men-talement contact avec Patrick et avec quelques entités immatérielles, anges, fantômes et cetera. Elle veut de-venir « le modèle ». Cent fois sa main sur le téléphone. Cent fois décrocher, écouter la tonalité, dire : « Allô ! C'est Solange. J'espère que je ne vous dérange pas. » Ou elle écrit des lettres - Cher Patrick - qu'elle ne poste pas. Ou elle imagine des scénarios qui la débar-rassent de l'autre Solange et de sa suite grotesque, démons, cadavres et cetera. Elle imagine les jours au-près de l'artiste, les nuits aussi, et les travaux dans son atelier à sensations. Elle imagine des voyages et la planète qui tourne dans le sens des aiguilles d'une montre. Elle voit son logement qui est celui dont elle rêve depuis longtemps, c'est le logement de son cou-sin Taho sur la rue d'Amsterdam, à un coin de rue de La Présence. Elle lit dans les journaux les articles à paraître. Ce sont de véritables dithyrambes les concernant, elle, Patrick et leurs phénoménales œu-vres d'art.

 

Par Julia Fontesse - Publié dans : Septième Lecture - Communauté : L'écriture dans tous ses états
Ecrire un commentaire - Voir les 1 commentaires
Lundi 19 janvier 2009

Le mardi. 

 

Au réveil, j’éprouve un sentiment de peur qui ne me déplaît pas. J’ai rêvé. J’ai vu Solange en sous-vêtements, elle allongeait ses cils, soulignait ses yeux au crayon noir, sculptait ses cheveux et jugeait le tout moins rebelle que d’habitude. Elle a enfilé une nouvelle blouse blanche, ainsi qu’une mini jupe en toile, blanche également. À ses oreilles, au bout de courtes chaînettes en argent, pendaient deux petits cubes translucides.

 

Je reste au lit pour imaginer la rencontre au Cargo. Patrick, assis à une table près de la fenêtre, boit un café et lit le journal. Il aperçoit Solange au moment où elle atteint la table d’un pas décidé. Il a l’air surpris en la voyant, comme si elle avait grandi. Elle parle la première :

— Bonjour !

 

Patrick lui indique la chaise en face de lui. Il fait valser trois fois une gomme dans sa bouche. Ensuite, il amorce une conversation qui laisse l’impression qu’ils n’ont rien à se dire ou beaucoup à cacher. Il fait chaud, oui. Le soleil ne démord pas. C’est triste en effet, le crash d’un 747 dans le Michigan. Aucun survivant. Et Solange qui voudrait savoir quelle suite il veut donner à sa petite lettre. L’a-t-il appréciée ?

— Ta lettre ? Ah oui ! C’était gentil.

— J’espère, dit-elle, que ce n’était pas déplacé.

 

Il se redresse sur sa chaise et lance un regard exorbité vers le fond de la salle. Il semble nerveux en reprenant la parole.

— Tu es spéciale, reconnaît-il avec une pointe d’inquiétude. Tu devines tout. J’allais te parler de cette lettre. J’ai eu un gros problème à cause d’elle. Mon amie l’a trouvée.

 

Solange n’aime pas ce qui arrive. Sous ses pieds, le plancher s’ouvre et elle s’enlise. Elle touche au fond, s’y retrouve sur les fesses. Elle aspire un « H », les yeux arrondis, le cœur comprimé, la bouche ouverte. Dans sa tête, défilent horreur  et erreur, ça embrouille tout. Coupable ou pas coupable, elle se renseigne à voix basse :

— Votre amie…

 

À sa vitesse, la lumière se fait sur leur première rencontre au Cargo, au moment précis où il est question d’intelligence et d’une autre Solange que Patrick connaît déjà.

— S’appelle-t-elle… comme moi ?

— Oui, et elle a eu une vilaine réaction, raconte-t-il sans retenue. J’ai essayé de lui expliquer, mais elle fulminait. Elle a crié et m’a fait craindre le pire. Elle a dit qu’elle ne vivra pas « la merde de la production » si je vais chercher la passion ailleurs. Elle n’écoutait pas.

 

Solange s’avance sur sa chaise. Les mots (la merde de la production) vibrent dans sa tête et lui permettent de reprendre ses esprits. Elle en déduit que sa rivale est une sans-cœur, une « imposteur », un monstre. Pour la disqualifier et annoncer ses couleurs, Solange, qui alors paraît sortir d’une boîte à surprise, répète en détachant chaque syllabe :

— La mer-de de la pro-duc-tion!?

    Il ne faut pas lui en vouloir, s’indigne Patrick.

    Mais je n’en reviens pas ! interrompt Solange.

— Dis-toi qu’elle a raison de se plaindre. Elle travaille tout le temps. Le jour, elle est secrétaire, le soir, elle est mon modèle. J’ai dû faire des dizaines de moules à partir de son corps.

 

Toute dépitée à présent, Solange garde le silence. Patrick intervient gentiment :

— Je ne te reproche rien, dit-il. D’ailleurs je ne t’ai pas invitée ici pour te reprocher d’avoir envoyé la lettre. Je voulais te voir et bavarder un peu. J’ai une bonne nouvelle à t’annoncer ! On m’a commandé cent petites Présence. Mieux que ça, on m’a demandé de produire tous les enfants dans le petit format. D’ici un an, si tout va bien, je vendrai les moules à un manufacturier.

 

Solange trouve-t-elle la force de regarder Patrick au moment où, d’un trait, il vide sa tasse de café ?

Par Julia Fontesse - Publié dans : Septième Lecture
Ecrire un commentaire - Voir les 1 commentaires
Mardi 13 janvier 2009

« Patrick est parti pour deux semaines », songe Solange pour ajourner l’affolement. Mais elle fait le décompte — plus que treize jours, plus que douze, plus que onze… — et parfois elle accorde une pensée à sa petite lettre, une pensée muette qui traverse son esprit dans un style minimaliste, en noir et blanc. Elle voit son enveloppe qui dépasse dans la pile de courrier. Elle voit Patrick qui fronce les sourcils en dépliant sa lettre. Elle le voit ensuite s’agiter comme il l’a fait au Cargo lorsqu’elle lui a suggéré de fabriquer des petites Présence. Une image a tendance à persister, celle d’un gros plan du visage de Patrick. Son expression rappelle les expressions de tous, moi y compris, en train de rêvasser. 

 

Quoiqu’il en soit, cinq ou six jours avant la fin du décompte, Solange ne s’attend pas à recevoir un appel de Patrick. Par chance, elle se sait seule dans le logement quand le téléphone sonne. Elle soulève le combiné et répond d’une voix chante :

    Allô !

           

            Manifestement, elle est d’humeur à se laisser surprendre. Tout est paré dans sa tête pour une fête de l’illusion. Patrick, qui a reconnu sa voix, a juste le temps de dire bonjour et de se nommer. Elle l’imagine : il tient sa petite lettre entre ses mains.

 

Solange imagine aussi, dans l’extravagant atelier, une valise. En rentrant de vacances, le sculpteur l’aurait abandonnée sur le plancher tout en se dirigeant en vitesse vers le téléphone. A-t-il un projet ? A-t-il envie de se consacrer tout de go à son art, avec Solange comme modèle ? La respiration coupée, elle lui pose cette question :

— Vous venez de rentrer ?

 

À la campagne, raconte-t-il, tout allait de travers. Il a donc décidé de rentrer. Ça fait trois jours déjà. Je suppose les effets d’une douche glacée pour exprimer la débâcle de Solange à ce moment-là. Elle, autrement originale, suppose le magma en guise d’atelier et de la poussière qui recouvre complètement sa lettre. Aussi serait-elle autrement éprise de Patrick que je ne le suis et elle sent comme une petite brise tiède qui lui enveloppe les épaules. La voix de Patrick en continu. La voix de Patrick la console, l’échevelle et, finalement, la réchauffe jusqu’au sang.

 

Il lui propose une rencontre au Cargo.

 

Par Julia Fontesse - Publié dans : Septième Lecture - Communauté : Gros plan sur la poésie
Ecrire un commentaire - Voir les commentaires
Dimanche 11 janvier 2009

 

Doit-elle envoyer sa petite lettre à Patrick ? Oui ? Alors vite, elle se presse d’obtenir, auprès d’un matelot du Cargo, l’adresse exacte des Ateliers de sculpture. Non ? Alors elle retourne chez elle en traînaillant, l’adresse et les mains dans les poches de son « sweatsuit ». Quant à moi, je ne sais pas comment traduire sweatsuit  en français et je ne fais pas l’effort de chercher.

 

Ainsi, dans sa chambre, Solange prend tout son temps avant de transcrire l’adresse sur l’enveloppe, de relire le message, de plier la feuille de papier velours et de la glisser à l’intérieur. Du temps encore avant de la sceller, d’y coller le timbre, de sortir de nouveau. Dehors, pendant deux heures elle se promène. Elle croise plusieurs boîtes aux lettres en braquant les yeux droit devant comme si elle ne les avait pas vues. Mais quand elle enfin elle se décide et réussit à se débarrasser de l’enveloppe, elle le fait en un tournemain. Deux mouvements suffisent. Même qu’en lâchant la poignée de la boîte aux lettres, elle agit de façon à ce que la chose se referme vite et seule, à ce que sa structure métallique retentisse et provoque l’écho dans ses oreilles.

Par Julia Fontesse - Publié dans : Septième Lecture - Communauté : L'écriture dans tous ses états
Ecrire un commentaire - Voir les commentaires
Jeudi 8 janvier 2009

 

Je m’étends sur le lit pour réfléchir. Solange, elle aussi, s’étend pour réfléchir. Elle pense à ce qui s’est passé chez Patrick. Elle se dit qu’il a peut-être parlé dans le vide. Quand il a affirmé «  Tu ferais un beau modèle », s’exprimait-il par politesse ? Voulait-il dire « Ça me fait plaisir de t’avoir rencontrée » ou « Tu as l’air en forme » ? L’aurait-il complimentée à sa manière, à la manière d’un artiste ? C’est humain de tenir le silence à l’écart.  La phrase s’appuierait sur du mou, du pâteux, de la guimauve…

 

Elle fait appel aux anges pour éloigner juste à temps ses pensées qui la rendent malade. Elle s’installe paisiblement à son bureau et écrit. Elle s’applique sur une jolie feuille de papier velours.

 

Cher Patrick,

 

Merci encore pour la petite Présence.
Je l’apprécie de tout mon cœur, de toute mon âme. J’aime ce qu’elle symbolise et j’aime le souvenir de notre rencontre.

 

Elle signe la petite lettre, puis s’étend de nouveau sur son lit et pose la petite Présence  en équilibre sur son ventre. Elle imagine la cascade d’effets que produira la lecture de son message, tout particulièrement dans la foulée du mot âme. Elle imagine… Patrick la pressentira pour être son modèle. L’artiste aura besoin d’elle. Elle est confiante jusqu’à ce que la petite Présence  dégringole de son ventre et s’immobilise à la renverse sur le lit.

 

Enfin, comme moi, la jeune femme se lève. Sur ses deux jambes, elle demeure inerte, face à la porte de sa chambre. Elle n’appelle pas les anges, mais l’idée de sortir de sa chambre pour casser la croûte fait lentement son chemin. Moi, je suis déjà dehors.

 

Par Julia Fontesse - Publié dans : Septième Lecture - Communauté : L'écriture dans tous ses états
Ecrire un commentaire - Voir les commentaires
Mercredi 7 janvier 2009

Je m’efforce d’imaginer le logement et le voisinage de mes personnages. Pour Solange et Rachel, je conçois un immeuble en briques blanches, situé sur une des artères principales du quartier Nord. Cet immeuble comprend trois commerces au rez-de-chaussée, un grand et deux petits, et quatre logements à l’étage, dont celui des deux sœurs. À part les portes des magasins et les vitrines, se trouvent donc quatre autres portes, identiques, une à chaque extrémité de la façade, et deux, côte à côte, au centre, ouvrant chacune sur un escalier qui va tout droit.

 

Un promeneur est quasi obligé de jeter un œil aux vitrines lorsqu’il passe devant l’immeuble. En direction du fleuve, les premières sont surchargées d’articles de sport. Les suivantes, au contraire, n’exposent que quelques montures de lunettes et une pancarte géante.

 

EXAMEN DE LA VUE

 

Quant aux dernières, celles de la quincaillerie, elles sont irréprochables. Est-ce la quincaillerie du père de Julien ? Possible. Les objets qui y sont présentés ont été choisis en fonction d’un seul thème : le jardinage. C’est la fête chez les pots, pelles, tuyaux d’arrosage et autres trucs pour lesquels je n’ai pas le moindre intérêt.

Par Julia Fontesse - Publié dans : Septième Lecture - Communauté : Gros plan sur la poésie
Ecrire un commentaire - Voir les commentaires
Mardi 6 janvier 2009

 Le lundi.

 

Pour que la rencontre entre Solange et Patrick progresse dans ma tête, je me tiens immobile. Grâce à des lois neurophysiologiques qui m’échappent, je le sais quand il faut que je bouge. Je le sais et je bouge. Je quitte ma chambre, je circule en plein air. Je vais manger, je vais m’acheter de nouveaux vêtements, je vais imiter les touristes, toutes les raisons sont bonnes. Je ne crains rien pour ma santé mentale.

 

Je dois dire que Solange aussi aime marcher. De l’atelier de Patrick, elle rentre chez elle à pied en tenant la boîte blanche sur son cœur. Elle avance, toujours légère et dupe, mais ne fait quand même pas abstraction du monde qui l’entoure.

 

Automobiles, piétons, vitrines… Rachel ? Est-ce bien Rachel, là, chez Zeus, assise à l’une des tables qui empiètent sur le trottoir ? Sa grande sœur en compagnie d’un homme ? L’aînée qui perd rarement son temps ?

 

Solange s’arrête et se tient immobile sur le trottoir pour penser à sa dernière querelle avec Rachel. Des mots ont formé un objet volumineux et l’ont frappée en plein ventre. Une moitié d’elle-même a volé en éclat et l’autre a gagné en épaisseur. Rachel l’a enjointe d’ouvrir les yeux et de se prendre en main. Elle est le chouchou des bien-pensants, Rachel. Une « as » du planning qui voit dans l’humain une ressource. Elle a sommé Solange de moins dormir et de moins se servir dans le compte bancaire que leurs parents, qui travaillent de l’autre côté de la planète, renflouent sans cesse. Pour désamorcer la bombe, Solange a formulé cette question dans un murmure :

— Nos parents se plaignent-ils ?

 

Rien ne l’y oblige, donc, mais Solange salue Rachel plutôt que de poursuivre son chemin. Cette dernière s’exclame :

— Hé ! C’est ma petite sœur ! Est-ce un gâteau ? l’interroge-t-elle comme une hyperactive en désignant la boîte blanche.

—C’est une petite reproduction d’un des personnages de La Présence, réplique Solange.

—D’un des enfants qui s’attaquent à l’immeuble ?! s’étonne Rachel en frappant sur un mur imaginaire. Où l’as-tu trouvée ?

 

Solange a pour mimique un mélange de lassitude et d’espièglerie. Mais c’est du temps qu’elle se donne, du temps afin de mettre au point une histoire racontable et raisonnablement flexible. Elle doit forger le meilleur mensonge, car elle ne tient pas à ce que sa sœur sache pour  la visite de l’atelier.

— Je l’ai achetée au centre culturel, dit-elle. Le sculpteur lui-même me l’a vendue.

 

Par Julia Fontesse - Publié dans : Septième Lecture - Communauté : Gros plan sur la poésie
Ecrire un commentaire - Voir les commentaires
Jeudi 1 janvier 2009

 

 

Sous le choc, Solange interroge Patrick comme s’il avait désobéi.

—Pourquoi m’avez-vous dit que je ferais un beau modèle ?

— Parce que c’est vrai.

— Mais qu’est-ce qui vous fait dire ça ? Mon âme ? insiste-t-elle avec une voix solide.

 

Alors Patrick lui répond sur un ton légèrement ironique.

— Ton âme ?! Ton âme... Je n’ai pas prononcé ce mot depuis l’école primaire.

 

Plutôt froissée, Solange redresse le torse et le menton, croise les bras et adresse à Patrick un regard en coin. Elle agit comme l’aurait fait une femme que j’ai connue, que j’essaye d’oublier. Patrick ne perçoit rien, cette fois encore. Il est trop concentré sur ce qu’il fait. Il enveloppe une Présence dans un papier de soie.

— Elle est pour toi, annonce-t-il sans lever les yeux.

 

Le visage de Patrick est empreint de tendresse. À l’aide d’un carton de couleur coquille, taillé d’avance comme ceux que l’on utilise à la pâtisserie, il fabrique une boîte pour le transport de la petite œuvre. Elle provient du deuxième lot. Elle représente l’enfant qui n’a pas grimpé très haut, mais qui semble le plus motivé. Il pousse sur l’immeuble avec un maximum d’énergie.

 

Solange le remercie, l’air amusé. Mais elle n’est pas amusée du tout. On lui tend un bonbon qui a pris de l’âge, on la revêt d’un uniforme bleu marine, on lui montre une barque sans rame ni moteur. Lorsque Patrick lui parle de son œuvre la plus récente —  Vies parallèles — elle l’écoute sans poser de question. Lorsqu’il l’invite au vernissage, elle se contente de dire « Wow ». Lorsqu’il lui demande son numéro de téléphone afin de lui communiquer la date de l’événement, elle le lui dicte machinalement. Elle ne tique même pas lorsqu’elle le voit en train d’attacher le Retriever à sa laisse. Elle ne discute pas. Elle aurait la voix malade et l’air d’être en état d’arrestation. Elle lui demanderait pourquoi il sort le chien, si c’est par nécessité ou pour les expédier à l’extérieur, elle et l’animal.

 

À l’extérieur, cependant, sous un ciel trop bleu et trop sec qui fera bientôt la une des journaux, le chien a beau tirer et inciter son maître à prendre les devants, Patrick ne délaisse pas la jeune femme. Ils marchent ensemble, côte à côte. Ils évitent la cour et la porte de secours du Cargo. Ils s’engagent sur le chemin étroit qui file en ligne droite entre les deux anciens hangars et qui débouche sur l’artère principale.

 

À nouveau, tous les espoirs sont permis. Patrick s’explique. Il annonce qu’il partira dans quelques heures, qu’il s’en va « à la campagne ». Il ajoute « pour deux semaines » et Solange retrouve son entrain.

    Vous prenez des vacances !?

 

Il lui répond d’un signe de tête et elle lui pardonne instantanément d’avoir mis fin si abruptement à leur rencontre. Elle excuse ses inconséquences et se dit qu’il a bien le droit de prendre des vacances. Elle devient la proie de sentiments amoureux, de sentiments chauds, impatients, grouillants, empoisonnants… Elle redevient loquace et aveugle.

 

Au dernier moment, elle ose lui dire à quel point il lui ferait plaisir de collaborer en tant que modèle. Elle perçoit la crispation de Patrick, puis la consternation contenue dans son regard, mais elle ne les interprète pas.

 

Le livre de Salinger en poche, Solange se déplace comme de la ouate, légère et dupe. Elle tient la boîte blanche sur son cœur. Un gâteau à l’intérieur, au lieu de la petite Présence, un gâteau même élaboré et délicat, y demeurerait intact. Elle couve des certitudes : un artiste s’intéresse à elle et réclame sa collaboration.

 

Les anges l’attendent à la prochaine intersection.

Par Julia Fontesse - Publié dans : Sixième Lecture - Communauté : Gros plan sur la poésie
Ecrire un commentaire - Voir les commentaires
Mardi 23 décembre 2008

J’imagine que Solange hésite à poser le pied à l’extérieur de la spirale rouge. Elle aspire, sans modestie, à devenir le « beau modèle ». Elle parle avec les anges. Quant à Patrick après la déclaration, il se déplace, il s’éloigne, il est chez lui. Il se laisse distraire par ses tâches. Aux yeux de la jeune femme, sa silhouette vacille derrière le plastique transparent qui sert de cloison.

 

Elle le rejoint sur un nuage et tombe bien bas lorsqu’elle le revoit derrière la cloison. Patrick n’a en main ni papier ni crayon. Il n’esquisse aucune œuvre. Rien ne prouve qu’il soit inspiré. Il ressemble plutôt à un jardinier. À l’aide d’un arrosoir ordinaire, il verse un liquide — peut-être une couche de cire — sur les dix Présence modèles réduits. L’excès s’écoule dans la gouttière. Les anges qui ont accompagné Solange jusque-là et qui sans cesse lui ont répété les trois mots – un beau modèle – s’abîment dans son dos.

Par Julia Fontesse - Publié dans : Sixième Lecture - Communauté : Gros plan sur la poésie
Ecrire un commentaire - Voir les commentaires
Lundi 22 décembre 2008

Le dimanche.

 

     Dans ma chambre d’hôtel, je peux m’asseoir devant la fenêtre. J’ai approché le fauteuil et je l’ai placé pour que je puisse étendre mes jambes et poser les pieds sur le bord. Je vois des automobiles et des passants, je peux surprendre des chiens qui lèvent la patte, je peux aussi voir d’en haut, comme un oiseau, car le précipice se trouve juste de l’autre côté de la rue et du chemin dallé où j’aime me promener devant la bouche des canons. J’imagine au loin, à la hauteur de mes yeux, un faucon amateur de vrilles. Je ne voudrais pas être à sa place, pas en ce moment.  

 

Ma chambre à l’hôtel devient l’atelier du sculpteur. Plusieurs fois de suite, je revois Patrick quand il dit : « Tu  ferais un beau modèle ». Sa tête penche vers la gauche. J’emprunte ensuite la même pose, mais avec la tête penchée vers la droite et je dis : « Tu ferais un beau modèle. » Puis je l’imagine, le beau Patrick, les lèvres pincées, les yeux plissés. L’expression sur son visage, celle d’un être excessivement fier et orgueilleux, il voudrait la faire passer pour un petit air naïf.  

Par Julia Fontesse - Publié dans : Sixième Lecture - Communauté : Gros plan sur la poésie
Ecrire un commentaire - Voir les commentaires
Samedi 20 décembre 2008

 

Devant la « gouttière » où sont alignées les petites Présence, Solange ne sait pas quel sentiment éprouver et s'empresse d'amorcer le tour de l’atelier. Elle fait preuve de curiosité. Elle prétend, en riant, que l’endroit serait à la fois trop grand et trop petit. Au bout d’un moment, elle s’immobilise sous la pomme de douche et remarque la grande spirale rouge sous ses pieds (voir Passage à niveau). Les yeux levés en direction de Patrick, elle se mord la lèvre inférieure comme pour retenir un sourire provocant. C’est Patrick qui pense tout haut en fin de compte, et fait passer Solange dans un autre monde.

    Tu ferais un beau modèle, dit-il.

Par Julia Fontesse - Publié dans : Sixième Lecture - Communauté : Gros plan sur la poésie
Ecrire un commentaire - Voir les commentaires

Psssst!

Style and structure are the
essence of a book; great
ideas are hogwash.


            Vladimir Nabokov


 

Mais qu'est-ce que c'est?

Pourquoi?

Pour parler de Nicolas :
un jeune Américain,
sensible, gay et francophile.

De qui?

    Julia Fontesse

 

D'où?

  • : Québec Massachusetts

Derniers commentaires reçus

Là où j'aime, là où j'explore

Rechercher

Créer un blog sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus