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Mercredi 17 décembre 2008

Au Cargo, les tabourets qu’occupaient Solange et Patrick sont vacants. À quelques pas de là, la jeune femme suit l’artiste et passe par la sortie de secours, émue comme je l’ai été moi-même, si extraordinairement émue que, dans son cerveau, bon pour la vie, se forme un petit réseau – neurones, synapses – où se combinent les mots En cas d’urgence seulement, leur dimension (dix centimètres environ), leur couleur (rouge vif), ainsi que les déclics retentissants, clic  et cloc, de la grosse porte d’acier.

 

En chemin, elle ne cesse de s’émouvoir. Elle passe par la cour, par une nouvelle porte d’acier, puis dans la cage d’escalier où il fait si sombre. Ensuite, elle passe par la porte en bois sculptée et colorée (orange, blanche et bleue), qui enchâsse la plaque en bronze : « Ateliers de sculpture ». Enfin, elle traverse la grande salle encombrée de zibouibouis. Lorsqu’elle arrive chez Patrick, elle n’est plus tout à fait la même.

 

Par Julia Fontesse - Publié dans : Sixième Lecture - Communauté : Gros plan sur la poésie
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Mardi 16 décembre 2008

Chez Patrick, les plafonds sont hauts, la tuyauterie visible, les fenêtres trop nombreuses pour être habillées et comptées. Une vaste toile en plastique transparent tient lieu de cloison unique, séparant d’un côté l’atelier, de l’autre le domicile.

 

Le côté atelier comprend des tables à dessin, des outils, des machines étranges, la «  gouttière » et d’autres supports encore, spécialisés. Aux murs, un grand nombre d’étagères qui, à chacune de mes visites, m’ont imposé une vision, celle d’une femme adulte, penchée au-dessus de mon coffre à jouets, et qui rouspète :

— Quel fouillis ! Une chatte n’y retrouverait pas ses petits !

 

Le côté domicile de l’atelier me surprend d’une autre manière. Outre les meubles et les objets d’usage courant, provenant d’un magasin à rayons quelconque, se trouvent des choses inexpliquées et hétéroclites, tels un banjo, un très ancien fauteuil de barbier, un véritable feu de signalisation (ses trois lumières rouge, jaune et verte allumées) et un signe routier : passage à niveau. On y remarque aussi, au beau milieu de tout, sans rideau ni muret, une douche. Sous la pomme de douche, est installé le drain par où l’eau s’écoule, et apparaît une immense spirale, peinte sur le sol, en rouge sur fond blanc.

Par Julia Fontesse - Publié dans : Sixième Lecture - Communauté : Gros plan sur la poésie
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Dimanche 14 décembre 2008

 

Plus anecdotique à propos de l’atelier personnel de Patrick, je me souviens du passage d’un homme accompagné de sa fille adolescente. Lui, il portait un complet beige et parlait du buste de Dali en terme de commande. Elle, elle avait une voix argentine, rafraîchissante, colorée, et elle a affirmé vigoureusement :

— J’aime bien les maisons comme celle-ci qui ne sont pas finies !

 

L’homme a ri, puis s’est adressé à un autre adulte pour prolonger son plaisir. Il a répété mot pour mot la phrase et imité sa musicalité. "J'aime bien les maisons comme celle-ci qui ne sont pas finies!" Ensuite, rien. La fille regardait ses pieds.

Par Julia Fontesse - Publié dans : Sixième Lecture - Communauté : Gros plan sur la poésie
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Samedi 13 décembre 2008

Les matins, l’ambiance est très différente au-delà de la porte tricolore. Je m’en souviens aussi. Toutes les autres portes sont ouvertes. Je me souviens d’un éclairage au néon et de douze ou quinze artistes, ici et là, dispersés sur l’étage, qui tintamarrent et travaillent. Une fois, j’ai vu la jouissance s’exprimer de façon singulière. Un gros gars soudait divers objets à une armature de lit — arme à feu, contrebasse, parapluie, pompe à air, parcomètre, tournevis…  Le tout bien lié et écrasé ensemble. Un autre gars, plus timide, m’a fait penser à un chirurgien. Il portait un sarrau anthracite et se concentrait sur d’infinitésimaux filaments. J’ai de plus aperçu un gisement venu d’ailleurs, d’une autre matérialité, d’un autre équilibre : des dés, des dés par milliers, par dizaines de milliers, de véritables dés à ramasser à la pelle, marqués de un à six, en noir sur fond blanc. Il y en avait suffisamment pour remplir une piscine. J’ai pensé à Einstein et imaginé un plongeon.

Par Julia Fontesse - Publié dans : Sixième Lecture - Communauté : Gros plan sur la poésie
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Jeudi 11 décembre 2008

J’avance comme sur des œufs derrière Patrick. De l’autre côté de la porte tricolore, je marche dans une salle immense, partiellement éclairée et encombrée de toutes sortes de tables et d’outils, eux-mêmes souillés de toutes sortes de produits. Je croise des objets dont la forme et l’esprit se laissent pressentir. Je rencontre le chien de Patrick, un magnifique Retriever blond, mais je n’ai pas le temps de le flatter. Le sculpteur file tout droit vers une ouverture illuminée, aux dimensions extrêmes (telle une double porte de garage), accédant à son atelier personnel.

Par Julia Fontesse - Publié dans : Sixième Lecture - Communauté : Gros plan sur la poésie
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Mercredi 10 décembre 2008

Je continue de me souvenir en regardant par la fenêtre de ma chambre d’hôtel. Je me croirais au nid (voir 3. La première lecture (le début) ). J’aurais zoomé sur le fleuve et réussi à faire le focus — la mise au point — sur le canon. J’expérimente l’ivresse du biologiste ayant surpris un microorganisme exceptionnel.

Par Julia Fontesse - Publié dans : Sixième Lecture - Communauté : Gros plan sur la poésie
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Lundi 8 décembre 2008

Je le connais si bien, ce parcours entre le Cargo et l’atelier de l’artiste. J’en ai fait l’expérience à maintes reprises. Je me souviens de la première fois. Je suis Patrick. Je le suis même de très près. À la hâte, nous franchissons la porte marquée En cas d’urgence seulement. Nous traversons une cour où sont échafaudées des poubelles et des caisses de bouteilles vides. Nous passons ensuite une nouvelle porte d’acier et nous nous retrouvons dans une cage d’escalier, sombre et étroite, en béton deux tons de gris : poussières, fissures. Nous montons l’escalier, deux marches à la fois.

 

Sur le palier, j’entends tinter des clés. Patrick déverrouille une porte magnifique, en bois, sculptée, colorée (orange, blanche et bleue). Elle enchâsse une plaque en bronze où sont gravés les mots :

 

Ateliers de sculpture

Par Julia Fontesse - Publié dans : Sixième Lecture - Communauté : Gros plan sur la poésie
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Dimanche 7 décembre 2008

Je me revois clairement dans l’atelier de Patrick, au moment précis où je découvre la toute première série de petites Présence  en train de sécher sur la « gouttière ». Au nombre de dix, elles représentent l’enfant qui a grimpé le plus haut, jusqu’au deuxième étage (voir La Présence). Elles mesurent vingt centimètres environ. Dans ce format, l’enfant s’attaque à un faux livre au lieu d’un mur. Il pousse, il pousse de toutes ses forces avec ses mains minuscules sur la jaquette de bronze.

 

Puis, deux secondes, je me laisse basculer dans une touchante évocation du rengorgement de Patrick, fier, continûment fier. Au Cargo, la voix susurrante, il invite Solange à son atelier pour voir ce que j’ai vu. La jeune femme lui emboîte le pas, sans réfléchir, les yeux ronds et le cœur battant.

Par Julia Fontesse - Publié dans : Sixième Lecture - Communauté : Gros plan sur la poésie
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Samedi 6 décembre 2008

La Présence est une sculpture gigantesque. Elle représente six enfants grandeur nature, en bronze, grimpés sur de gros blocs faits d’un matériau composite blanc (du plastique dur, extrêmement résistant). Les enfants atteignent le premier et le deuxième étage de l’immeuble voisin, un immeuble ancestral que des entrepreneurs guindés ont retapé. Ces enfants sont déterminés, bien déterminés à déplacer cet immeuble ou à le voir s’effondrer. Ils poussent de toutes leurs forces avec leurs petites mains de bronze contre la pierre grise.

Par Julia Fontesse - Publié dans : cadeaux
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Samedi 6 décembre 2008

Solange ne le fait pas exprès, mais elle porte à son comble un sentiment de supériorité que Patrick éprouve fréquemment, car des modèles réduits, exactement comme celui qu’elle imagine, existent déjà dans son atelier. J’ai moi-même vu leur installation préliminaire : un lot de dix petites Présence en train de sécher à la queue leu leu sur une sorte de gouttière.

Par Julia Fontesse - Publié dans : Sixième Lecture - Communauté : Gros plan sur la poésie
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Vendredi 5 décembre 2008

 

J’imagine que la rencontre de Solange et Patrick se déroule très bien, malgré les impairs. Quelques éléments se combinent. Solange se souvient du nom — Patrick Sonar — gravé sur la plaque de bronze au pied de la fabuleuse sculpture; elle se dit «La Présence, c’est lui ! » et regarde Patrick. Ainsi, à retardement et dans un état plutôt instable, Solange se met à parler et parle beaucoup, et se trémousse au ralenti – tête, cou, bras – devant l’artiste. Elle évoque l’ambiance qu’inspire la sculpture au coin des rues Albin et Amsterdam dans le vieux quartier. Des admiratrices et admirateurs, en grand nombre par temps doux, se réunissent autour de l’œuvre, se déplacent, figent souvent pour mieux regarder, pour s’exclamer parfois (« Holy Ghost ! »). Solange dit tout ce qu’elle pense à Patrick, bien que jamais auparavant elle n’ait parlé de cette œuvre.

 

Quelques instants, donc, les six enfants qui constituent La Présence ont pris beaucoup de place au Cargo. Patrick peut passer maître des lieux et transpercé Solange du regard, ce qui la précipite dans l’embarras. Elle craint d’avoir trop parlé, d’avoir trop démontré. Elle s’élance, la rougeur à fleur de peau. Elle brise le silence comme seuls les timides peuvent le faire. Elle suggère au sculpteur la fabrication de petites Présence, hautes comme trois pommes, représentant chacune un des enfants. De peur de ne pas être bien comprise, elle fait semblant d’en tenir une entre ses mains.

— On pourrait les utiliser comme appuie-livres, conclut-elle.

 

Par Julia Fontesse - Publié dans : Sixième Lecture - Communauté : Gros plan sur la poésie
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Mercredi 3 décembre 2008

Le samedi midi. 

 

À l’hôtel, je suis mal à l’aise devant l’Asiatique qui me remet les clés de la chambre numéro huit. Je m’attendais à revoir l’homme spectaculaire qui m’a reçu la veille. Celui-ci, trop ordinaire, m’intimide. Je dis « merci », inaudiblement.

 

La chambre qui m’attend, vieille à souhait, renferme un lit, un chiffonnier, une petite table, une chaise, un fauteuil club usé par endroits, ainsi qu’une penderie avec miroir. Elle comprend également un lavabo et une douche. Mais les murs, ils sont couverts d’un papier peint ressemblant à celui que j’ai imaginé, assorti au couvre-lit. Et la fenêtre est parée d’un voilage blanc, d’un double rideau et d’un bandeau à franges aux couleurs incertaines.

 

Fébrilement, d’un geste ample du bras, je tire tous les rideaux pour que le rayonnement du soleil pénètre la pièce. Avant de saluer le canon, je laisse à mes larmes le soin d’embrouiller ma vision. Je pense que j’aimerais savoir pourquoi je pleure.

 

Par Julia Fontesse - Publié dans : Sixième Lecture
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Mardi 2 décembre 2008

Au Cargo, j’ai les coudes sur la table, les mains jointes, les doigts croisés, le menton appuyé sur mes pouces. L’enfant est sage. Soudain, une ombre passe au-dessus de moi, quelque distance se crée entre mon visage et mes mains, et l’idée me vient d’examiner la surface phénoménalement détaillée et combien familière de mes paumes. Puis, mon visage vient s’y frotter avec une langueur quasi perverse, mains, joues, menton se caressant mutuellement. De toute évidence, je suis seul.

 

Par Julia Fontesse - Publié dans : Cinquième Lecture
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Dimanche 30 novembre 2008

Patrick Sonar fréquente le Cargo parce qu’il habite au premier étage de l’ex-hangar numéro trois, la bâtisse voisine. Il a besoin d’espace. Solange se tait et, comme je l’ai fait moi-même dans les mêmes circonstances, elle s’imagine survolant les installations portuaires d’autrefois (les bâtisses voisines). Elles sont désaffectées, déglinguées, menaçantes, sur le point d’être entièrement retapées, sinon démolies. Que se passe-t-il donc entre Solange avec Patrick ? Rien. Du flou. Des particules en suspension se multiplient.

 

Par Julia Fontesse - Publié dans : Cinquième Lecture
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Samedi 29 novembre 2008

88.

Solange. En réalité, Patrick Sonar ne tiquerait pas, mais celui-là n’en croit pas ses oreilles. Il semble qu’une particule en suspension, à mi-chemin entre la jeune femme et lui, capte toute son attention. Il joint les mains devant sa bouche, les tend en direction du plafond et murmure :

— Les Solange sont des femmes intelligentes, dit-il. J’en connais déjà une.

 

Quelle déception ! Qu’un homme adulte puisse établir un lien entre un prénom et une faculté, cela la dépasse et la dégrise sur-le-champ. Il lui aurait demandé son signe astrologique qu’elle n’en serait pas plus indignée. La preuve, elle affiche un de ces airs qui rappelle sans contredit une maîtresse d’école, elle ne le tutoie pas comme il l’a fait et elle lui pose une question inutile, et bien qu’elle l’ait vu entrer et sortir à sa guise par la porte de secours, elle lui demande s’il vient souvent au Cargo.

Par Julia Fontesse - Publié dans : Cinquième Lecture
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Psssst!

Style and structure are the
essence of a book; great
ideas are hogwash.


            Vladimir Nabokov


 

Mais qu'est-ce que c'est?

Pourquoi?

Pour parler de Nicolas :
un jeune Américain,
sensible, gay et francophile.

De qui?

    Julia Fontesse

 

D'où?

  • : Québec Massachusetts

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