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Mercredi 12 novembre 2008

 Un restaurant farfelu m’attire. Bleu roi et blanc. Des tables, des comptoirs blancs. Des chaises, des tabourets bleus. Sur les murs, de larges lignes bleues et blanches et, sur le plancher, des carreaux bleus et blancs disposés en damier. Tous les accessoires, tels la vaisselle et l’horloge, bleus et blancs. Des jupes bleues, des chemisiers blancs habillent les deux serveuses, une jeune et une moins jeune. Quant à la clientèle du restaurant, elle est constituée, d’après ce que je vois et entends, d’une douzaine d’employés des cuisines du vieil hôpital à proximité, tous vêtus d’uniformes de couleur turquoise.

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Mardi 11 novembre 2008

À l’arrêt d’autobus, lors d’un bye-bye un peu bizarre, je ne me prête pas à l’analyse du comportement de Julien, seulement je mets le doigt sur un de ses problèmes. Il est nerveux, très nerveux. Il déteste sa mère depuis deux jours à peine et il craint que son père ne devienne tout aussi détestable. Je lui souhaite « bonne chance » et le pense sincèrement. Puis je lui tourne le dos et crée un abîme entre nous.

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Lundi 10 novembre 2008

 Une chose heureuse met fin à mes réminiscences et au monologue de Julien. Je m’extasie à l’instar d’un touriste moyen.

Holy Ghost!

La Présence, me renseigne Julien en lisant la plaque. L’artiste s’appelle Patrick Sonar. Il habite cette ville. Il est né en...

 

Je n’ose pas dire à Julien que je connais Patrick Sonar. Je risquerais de devenir intéressant. Il est dangereux de « devenir intéressant » aux yeux d’un individu comme Julien. Je laisse à La Présence le soin de lui compliquer la vie. C’est une œuvre gigantesque. Elle représente six enfants grandeur nature, en bronze, grimpés sur de gros blocs faits d’un matériau composite blanc (du plastique dur, extrêmement résistant). Les enfants atteignent le premier et le deuxième étages de l’immeuble voisin, un immeuble ancestral que des entrepreneurs guindés ont retapé. Ces enfants sont déterminés, bien déterminés à voir cet immeuble s’effondrer ou être déplacé. Ils poussent de toutes leurs forces avec leurs petites mains de bronze contre la pierre des champs.

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Dimanche 9 novembre 2008

À l’extérieur, nous marchons côte à côte, nous laissant entraîner jusqu’en bas de la rue en pente. Nous bifurquons sur l’artère principale encore assoupie. Sans cesse Julien disserte au sujet de sa personne, surtout de ses projets d’avenir. Il n’y a pas le moindre doute dans son esprit, pas la moindre seconde de relâche dans son discours. Je suppose que ses rêveries n’ont d’autres fonctions que sa propre gloire. Je pense à quelqu’un à travers lui. À une femme plus âgée que moi à qui je disais « je t’aime ». J’avais vingt ans. J’acceptais le rôle qu’elle m’attribuait. J’approuvais tout ce qu’elle disait et la laissais se prendre pour qui elle voulait. Jamais, au grand jamais, je lui reprochais ses extrapolations. Elle jouait du piano. Elle m’a raconté qu’à la minute où elle s’assoyait devant le clavier, elle imaginait un ensemble très sophistiqué de projecteurs à la place de la lampe. Pendant qu’elle jouait, elle visualisait un public en pâmoison. Je l’ai encouragée. D’après elle, des gens s’arrêtaient sur le trottoir, devant sa fenêtre qu’elle laissait ouverte, et l’écoutaient.

 

Cette femme, il fallait la voir gesticuler après qu’elle ait mis un disque. Selon le genre (classique, rock, jazz), elle se prenait pour le chef d’orchestre ou pour la vedette. Le même phénomène se produisait dans la cuisine. Lorsque, par exemple, elle cassait des œufs pour se préparer une omelette, elle était chef. Et si je cassais un œuf, elle se pointait dans mon dos, me tombait dessus, m’arrachait le couteau des mains et m’enseignait la vraie façon de casser des œufs.

— Il ne faut jamais se servir d’un couteau pour briser la coquille. Il faut frapper l’œuf sur le bord du bol ou de la poêle, et frapper une fois, pas deux !

 

À la longue, je ne doutais pas d’elle, mais de moi. Je n’étais ni doué, ni délicat, ni débrouillard et je manquais totalement de goût. Elle planifiait toutes nos activités. Elle choisissait nos amis et les invitait à se joindre à nous sans me demander mon avis. Et quand nos amis, lassés de ses parades et crâneries, se détournaient de nous, je devais porter à sa place le fardeau de la culpabilité. Elle me reprochait de ne pas avoir agi comme il faut avec eux. J’étais en morceaux, impossible à reconstruire, vidé. Plus fragile que jamais. Encore aujourd’hui, en tant qu’animal social, je suis celui qui ne prend pas les devants, celui que les prédateurs repèrent et achèvent.

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Dimanche 9 novembre 2008

Il s’appelle Julien. Il vient d’une petite ville qu’il ne prend pas la peine de nommer. Il est arrivé en train aux petites heures de la nuit et s’est dirigé tout droit vers l’Auberge de jeunesse. Ce matin, il compte faire une surprise à son père. Il veut s’installer chez lui, dans le quartier Nord de la ville, parce que sa mère se remarie avec un babouin, semble-il. Il m’explique aussi qu’un dénommé Jean-Art, si j’ai bien compris, qui vivait avec sa mère depuis trois ans, a, lui aussi, forcément, pris un train. Je suis époustouflé d’en apprendre autant au sujet d’un étranger. Il a les yeux bleus, les traits délicats, les cheveux châtains et courts. Moi aussi, mais je laisse pousser mes cheveux.

— Je m’appelle Nicolas Pattison, dis-je à Julien en me peignant devant le miroir.

— Je crois bien que mon père m’offrira du travail dans sa quincaillerie, reprend-il comme si je n’avais rien dit. C’est une grosse quincaillerie, ajoute-t-il fièrement.

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Samedi 8 novembre 2008

 Au bout du corridor, je me précipite dans une cabine après avoir aperçu le reflet d’un jeune homme dans le miroir. Ses fesses, cuisses et torse portent d’abominables marques, des traits vermillonnés, des preuves de violence. Je reprends mon souffle en libérant mon corps de tout ce qui le touche (vêtements et sac), puis je passe sous une douche aux jets instables et m’y éternise. J’imagine que le reflet de l’homme ravagé quitte le miroir tandis et je me frotte doucement, sans savon.

 

Quelqu’un d’autre s’introduit dans une cabine à côté de la mienne. Il a le temps de se laver  – il a apporté son savon – avant que je ne sois décidé à fermer les robinets. Lorsque je sors de ma cabine, en sous-vêtement avec l’intention de sécher à l’air libre, déjà il se brosse les dents.

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Vendredi 7 novembre 2008

Je quitte ma couchette dès les premières lueurs de l’aube. Il est trop tôt pour que mes pensées soient ouvertes et outillées pour la rêverie. Chacun de mes gestes est calculé. J’enfile mon jean, je me chausse, je passe la courroie de mon sac sur mon épaule nue et je m’esquive sur la pointe des pieds. Quand le plancher craque, il ne craque pas plus fort que lorsqu’on remuait pendant la nuit. Les quatre autres gars, deux à gauche et deux qui se partagent la couchette sous celle que j’ai occupée, ne se réveillent même pas.

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Jeudi 6 novembre 2008

Le samedi, aux premières heures.

 

Je passe la plus grande et la meilleure partie de la nuit au Cargo. L’autre partie, je sommeille sur la couchette 55.4, sans rêve, sans narration. Or quelques fois, sous l’effet d’une caresse sans main, sans mouvement, mes muscles se tendent et, sous une pluie d’étoiles, je fais le plein d’oxygène.

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Mercredi 5 novembre 2008

Vêtue de la robe d’Audrey Hepburn, libre à moi de parler ou non. Nicolas lui-même, lorsqu’il ne lit pas, peut bien se taire. Avec le temps, toute conversation devient superflue. Nous rejouons presque nos anciens rôles, bien qu’il y ait une voix et qu’aucune fenêtre ne nous sépare.

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Mardi 4 novembre 2008

La jeune femme est séduite. Elle se moque complètement des effets indésirables d’une rangée de spots sur les cheveux de Patrick Sonar : des stries bleu électrique qui dénaturent sa chevelure longue et lisse, peignée vers l’arrière sans séparation. Elle le voit faire demi-tour et franchir de nouveau la fameuse porte d’acier. Il procède sans aucune hésitation ni gêne, comme si les mots En cas d’urgence seulement ne le concernaient pas.

Par Julia Fontesse - Publié dans : Troisième Lecture
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Lundi 3 novembre 2008

Le danseur se déplace froidement en direction des deux autres salles, mais n’échappe pas à la vue de la jeune femme. Il survole les lieux du regard. Espère-t-il me voir et me parler ? Non. Mais j’adorerais qu’il en soit ainsi. Ses extravagances me plaisent et me réconfortent. Combien de repas, combien de cappuccinos, combien de bières rousses avons-nous consommés ensemble au Cargo ? Plusieurs. Et quelle réaction a-t-il eue encore, quand je lui ai laissé entendre qu’il ferait un remarquable personnage de roman ? Ses pupilles se sont dilatées.

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Dimanche 2 novembre 2008

Elle est témoin de l’arrivée du sculpteur, Patrick Sonar, qui est un habitué du Cargo. D’abord, elle entend un fort clic, puis elle voit la lourde porte s’ouvrir de l’extérieur. Ensuite, elle le voit entrer et la porte se referme bruyamment derrière lui : cloc ! D’après la jeune femme, il a la silhouette et les traits d’un danseur étoile dont elle ne prononce pas le nom (trop de majuscules).

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Dimanche 2 novembre 2008

 Au Cargo, l’ambiance est propice aux rêveries.  J'imagine la jolie brunette, celle qui a les seins pointus. Elle est seule, debout, bien droite, et elle attend quelqu’un ou quelque chose dans la petite salle. L’avis sur la porte d’acier placé à la hauteur des yeux, elle pourrait le lire et le relire à volonté.
 

 

en cas d’urgence seulement



 

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Samedi 1 novembre 2008

 

Je prends la direction du vieux port, si vieux qu’à peu près rien dans ce coin-là n’a gardé sa vocation d’origine. J’entre au Cargo qui occupe tout le rez-de-chaussée de l’ex-hangar numéro quatre. À l’intérieur : des ancres, des sextants, des photographies noir et blanc, des vitrines contenant des plans et des instruments de la marine, et des serveurs et serveuses habillés comme des matelots — maillots rayés et bonnets à pompon. D’immenses fenêtres offrent une vue sur le fleuve et son actuel trafic de plaisance.

 

Le Cargo est constitué de trois salles. La plus grande renferme la piste de danse, le système de son, des tas de tables carrées, des bancs et des chaises. Au centre de cette salle, on sert des repas légers tels que des sandwichs, des soupes et d’autres trucs qu’on réchauffe au four à micro-ondes. Dans la seconde salle, les tables et les chaises se comptent en moins grand nombre, mais il y a là un long comptoir d’acajou et de cuivre, des tabourets rembourrés et un étalage impressionnant, très coloré, de petites bouteilles importées : jus exotiques, boissons gazéifiées, bières alcoolisées ou non, et cetera. Quant à la troisième salle, la plus petite, elle sépare les deux autres et constitue une aire pour flâner ou se donner rendez-vous. On y trouve les toilettes (hommes et femmes), ainsi que des fauteuils, des miroirs et une lourde porte d’acier dite « sortie de secours ».

 

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Samedi 1 novembre 2008

Le vendredi encore, vers 21 :00.

 

Dehors, après dix ou quinze pas, il me vient à l’idée de bondir ! Du bout des doigts, j’atteins l’enseigne d’un bistro dont je n’ai même pas pris la peine de lire le nom. Je ne tiens qu’une fraction de seconde dans les airs, mais pour ,moi la ville se transforme en jeu de lumières.

 

Mes enfantillages se poursuivent plus loin, dans un square bondé. Je tourne autour d’un type en redingote de bronze qui pose fièrement sur son piédestal. Je me déplace, les mains dans le dos, en me creusant la tête. Je me demande comment ce type peut être aussi fier... 
 

Enfin, je repère un banc libre et je marche vite dans sa direction. Je parie qu’il s’agit de l’unique banc libre dans ce square, peut-être même dans tout le quartier! C’est l’heure où les restaurants se vident allègrement, où d’innombrables touristes prennent l’air et digèrent un trop copieux repas. C'est l'heure où... trois gros culs, en même temps que moi, prennent d’assaut le fameux banc. Il me reste le bord et je n’y conserverai pas mon équilibre. Bientôt, je voudrai quitter ce square. Au pied d’un orme gigantesque, des amoureux s’embrassent, des amoureux prennent racine et m’exaspèrent.

Par Julia Fontesse - Publié dans : Troisième Lecture
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Psssst!

Style and structure are the
essence of a book; great
ideas are hogwash.


            Vladimir Nabokov


 

Mais qu'est-ce que c'est?

Pourquoi?

Pour parler de Nicolas :
un jeune Américain,
sensible, gay et francophile.

De qui?

    Julia Fontesse

 

D'où?

  • : Québec Massachusetts

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