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Vendredi 31 octobre 2008

  À l’étage, ça va, ça vient et ça sent les pieds. Les jeunes gens enlèvent leurs espadrilles et les abandonnent dans le corridor. Derrière la porte numéro 55, un gars est étendu à plat ventre sur la couchette du bas et consulte des cartes routières. Les deux couchettes de gauche sont également occupées. On y a déposé des sacs qui ont fait la guerre. Quant aux boiseries – charpentes de lit, planchers, châssis de la fenêtre –, il y a belle lurette qu’elles ont perdu leurs vernis. Les murs, les couleurs, on n’en parle plus.

 

Et tout là-haut enfin, sur ma couchette, ça grince, ça craque, ça me fait un effet anti-soporifique. Je ne m’en plaindrai pas. Je change de t-shirt, je laisse mon sac sur cette couchette, ainsi que tout ce qu’il contient et qui n’est pas précieux. Je m’en vais sortir et avoir raison.

Par Julia Fontesse - Publié dans : Troisième Lecture
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Jeudi 30 octobre 2008

 À l’intérieur de l’Auberge, je  remarque un comptoir, puis un type grand comme une montagne à qui je préfèrerais ne pas mentir. Heureusement, ce type n’a pas de temps à perdre. Il claque draps et taie sur le comptoir et les coiffe d’un minuscule billet portant le numéro 55.4. Il me dit :

— Pièce 55, à droite en entrant, couchette du haut. Tu dois payer immédiatement.  

Par Julia Fontesse - Publié dans : Troisième Lecture
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Mercredi 29 octobre 2008

Je sais que j’hésite parce que mes jambes n’avancent plus. J’hésite à traverser la rue qui délimite le quartier historique. Je passe en revue une quantité de rues semblables, ces rues étroites et en pente, typiques et pavées, charmantes à souhait que j’ai rigoureusement sillonnées au cours des dernières heures. Je suis triste quand je parviens à bouger. La tête d’abord, je regarde des deux côtés, à droite et à gauche.

 

À gauche !? Je deviens fou. À gauche, quelque chose me retient et m’empêche d’avancer. Comme un mime, je tomberais sur le derrière, puis me frotterais les yeux à deux mains, les poings fermés. Est-ce un panneau lumineux là-bas, se déployant pour annoncer une chambre vacante ? Non, mais c’est le drapeau qui arbore le logo bien connu, reconnaissable malgré la nuit tombée, celui de la F.I.A.J. (Fédération internationale des Auberges de jeunesse). J’ai le sourire large et l’impression de remporter un premier prix. Me dirigeant à gauche, je me dis que je dormirai dans le quartier historique, finalement. L’ami dont je rêve m’accompagne dans mes pensées, mais se tait.

 

J’apprends, en lisant une plaque sur la façade de l’immeuble, que l’endroit a deux cent cinquante-neuf ans et a servi d’école militaire pendant des décennies. Pour rire et pour le principe, je me crispe et me dépersonnalise. Le pas lourd, je monte lentement les quelques marches en béton anachronique. Je suis comme poussé dans le dos par une main invisible.

Par Julia Fontesse - Publié dans : Troisième Lecture
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Mardi 28 octobre 2008

 Je ne me résigne pas à dormir à la belle étoile, par terre, adossé à la base d’un canon, ou sur un banc. Je ne cherche pas non plus à séduire qui que ce soit pour passer la nuit sous un toit. Je ne demande pas la charité. Je fais comme si je savais où passer la nuit et —je ne fais quand même pas la fête — je mange dans un fast-food.

 

De retour sur le trottoir, j’interroge une jeune femme qui fabrique et vend des bijoux. Elle les expose sur des tables à la vue des passants. Je lui parle avec l’accent des grandes conspirations.

— Je voudrais savoir où je trouve une grosse hôtel, s’il vous plaît.

 

Les joues écarlates, la voix langoureuse, elle m’informe que je tomberai sur le Hilton dès que j’aurai franchi les limites du quartier historique. Elle m’explique le chemin comme elle le ferait à un enfant. C’est presque tout droit. J’imagine ma destination : une tour de vingt et quelques étages, dénuée de cachet, de langage et d’histoire, avec une double porte en verre épais et teinté, et un type à casquette et uniforme marron qui m’ouvre cette porte et qui la referme machinalement sur mon passage. Le regard plongé dans celui de la jeune femme, je dis « bedankt » !

Par Julia Fontesse - Publié dans : Troisième Lecture
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Lundi 27 octobre 2008

Aucune démarche n’est plus réparatrice que celle que l’on emprunte aux touristes. Je rejoins un flot continu de touristes et je répète : aucune démarche n’est plus réparatrice que celle que l'on emprunte ici. Surtout à la brunante. Les touristes déambulent dans les rues, suivent un réseau de lumières, s’accordent tout le loisir de s’orienter vers les boutiques, les restaurants, les discothèques… Leur esprit collectif exerce de grands pouvoirs. Il chasse les angoisses et les mauvais tics.

Par Julia Fontesse - Publié dans : Troisième Lecture
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Dimanche 26 octobre 2008

Le vendredi vers 19 :00.

 

Poussé par le vent, je me ramasse deux heures plus tard au pied du précipice, avec en tête une quantité de panneaux indiquant Complet. Il en existe de toutes les couleurs et dans tous les styles dans cette partie de la ville. Certains sont ornés de dentelles, de dorures, de gravures. Certains sont encadrés, encastrés, même sculptés dans l’acajou. Complet. Complet. Complet

 

Je céderais au désespoir, mais je ne suis pas pressé.

 

Par Julia Fontesse - Publié dans : Troisième Lecture
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Dimanche 26 octobre 2008

Voir le début de la première lecture (3. La première lecture (le début)  et le début de la deuxième (20. Sa plume et mon silence ).

Nicolas a hâte de commencer sa troisième lecture. Il s’active en accéléré : il m’accueille, il apporte le plateau, il passe par-dessus le titre du premier texte (si titre il y a), il situe les événements chronologiquement, pu
is il s’élance. Or, tandis qu’il lit la première phrase, je remarque un paquet de fiches blanches, entouré d’un élastique, déposé sur la table à café à côté de la plume jaune. Je voudrais poser des questions, mais je ne peux pas.

 

Par Julia Fontesse - Publié dans : Troisième Lecture
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Samedi 25 octobre 2008

Le réceptionniste me dit qu’il est désolé, mais il pose un doigt dans son registre. Il me propose une chambre.
     Pour demain… Pour demain… Si vous le voulez… (Il ne lève pas le doigt). Une chambre se libère. Aimeriez-vous la réserver ?

 

Je ne réponds pas. Je garde à l’esprit le geste — le doigt dans le registre. Son potentiel me transporte. J’ai bientôt droit à un nouvel éclairage. De la réalité qui m’opprime, il ne reste plus qu’un fond flou. J’entends trois variations sur le thème de la satisfaction.  1. Oh ! Mais j’oubliais ! Pour cette nuit, Monsieur, vous pourriez occuper la chambre des Schlöndorff. Ils ne rentreront pas…  2. Oh ! Mais j’oubliais! Pour cette nuit, Monsieur, nous pourrions vous offrir un canapé…

— Monsieur ! ? claironne le vrai réceptionniste.

 

3. Oh ! Mais j’oubliais ! Pour cette nuit, Monsieur, je peux vous offrir la chambre de mon fils. Il ne vit plus ici depuis qu’il a une petite amie et…

— Monsieur !? Je peux vous offrir une de mes meilleures chambres : la numéro huit. Elle donne sur le fleuve.

 

Acquiesçant d’un signe de tête, je lui présente ma carte de crédit. Le réceptionniste ne me cache pas son contentement.

— Je la réserve pour combien de nuits, Monsieur ?

—Je ne sais pas. Je vous aviserai au moins un jour avant de partir, si vous êtes d’accord.

 

Le plaisir qui se lit sur la figure du réceptionniste, ainsi que la rapidité avec laquelle il prend des notes, en disent long sur son sens des affaires.

— Votre chambre sera prête demain, Monsieur, à midi, m’annonce-t-il finalement en me rendant ma carte.

— Pour cette nuit, vous n’avez rien ? Pas de sofa ? Rien du tout ?

 

Par Julia Fontesse - Publié dans : Deuxième Lecture
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Samedi 25 octobre 2008

En guise de réponse au réceptionniste, je me dirige vers lui, à reculons, sans détacher mon regard du petit clou devenu œuvre d’art. C’est en me retournant que je commence à parler. Je parle normalement, sans exagérer mon accent.

    Excusez-moi, dis-je.

    Que puis-je faire pour vous, Monsieur ?

      Je voudrais avoir une chambre.

      Pour quand ?

      Pour cette nuit.

      Mais c’est complet !

 

Par Julia Fontesse - Publié dans : Deuxième Lecture
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Samedi 25 octobre 2008

Lorsque le réceptionniste m’interpelle, je suis debout, face au mur, pâmé devant un clou. Ce clou tient à l’intérieur d’un bel encadrement en bois, sculpté à la main. Il repose sur un tissu satiné de couleur ocre. « N.L.» a signé. 

Par Julia Fontesse - Publié dans : Deuxième Lecture
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Vendredi 24 octobre 2008

Je détiens la clé de ma chambre. Je la serre entre la paume de ma main et mon cœur. Je me vois ensuite sur la première marche de l’escalier, montant solen-nellement à l’étage, avec en tête une idée plutôt précise de ce qui m’attend. Sur les murs, du papier peint au motif méditerranéen – branches incurvées et lierres bleus – et un encadrement bon marché contenant une reproduction de l’Empire des Lumières de Magritte (ci-contre). À la fenêtre, un voilage blanc, un double rideau et un bandeau à franges, le tout dans les tons orangés, comme le couvre-lit. Sur une tablette, quelques vieux livres et, en miniature, une Impala 1959 de couleur jaune.

Par Julia Fontesse - Publié dans : Deuxième Lecture
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Jeudi 23 octobre 2008

 Naturellement, je suis poli. J’ouvre la porte en saluant le convoi — deux touristes américains et un assortiment de valises — et je la referme en douceur. Puis j’adresse un geste et un sourire au réceptionniste (qui est encore affairé, cette fois au téléphone). Je lui fais signe qu’il peut prendre tout son temps. Je glisse mes mains dans mes poches pour avoir l’air heureux et prouver ma bonne foi. En bref, je flâne sur les lieux sans déranger.

 

Je remarque le large escalier aux moulures d’antan. Sa rampe a été décapée récemment et n’a pas encore été revernie. Je m’en approche et, avec un maximum de grâce, l’effleure du bout des doigts. J’imagine maintenant. J’imagine…

 

Par Julia Fontesse - Publié dans : Deuxième Lecture
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Mercredi 22 octobre 2008

En revanche, j’ai droit à une image stéréotypée qui ne fait pas plaisir à voir. Je baisse les yeux pendant une trentaine de secondes. En vain. Lorsque je regarde à nouveau devant moi, je revois l’homme et la femme qui me tournent le dos. J’entends leur conversation avec le réceptionniste. Le stéréotype prend des forces. Ce sont des touristes américains. Je dirais, à leur sujet, que les esprits ne s’y sentent pas mieux qu’errants. Les esprits préfèrent atterrir sur des cadavres plutôt que sur ces gens-là. Le taré porte un pantalon blanc, un polo rayé, un caméscope au cou, et sa bobonne un bermuda et une camisole à carreaux. Leur langage et leurs manières, comme leurs rondeurs sans soutien, me rendent malade. Je ne les tolérerai que s’ils laissent une chambre vacante derrière eux. Je leur invente un avion à destination de Détroit, puis quatre-vingt-dix minutes de route à travers des banlieues aseptisées. Je leur offre – pourquoi pas ? – une escale à Niagara. Je les détourne sur Bagdad s’ils tardent à régler avec l’Asiatique.

Par Julia Fontesse - Publié dans : Deuxième Lecture
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Mercredi 22 octobre 2008

 

Le réceptionniste du petit hôtel me souhaite un beau bonjour tout en réglant des comptes avec un homme et une femme qui me tournent le dos. Il  m’adresse aussi son meilleur sourire tandis que je me tortille pour que mon sac se décroche de mon épaule et glisse le long de mon bras. Ce réceptionniste est incroyable (pourtant, je ne l’invente pas). À l’instar de l’Impala jaune, il est inattendu, unique, pertinent. Il se démarque des autres, non pas seulement des autres réceptionnistes, mais de la population en général dans cette région. Je me dis qu’il faudrait du front tout le tour de la tête pour s’en fabriquer un pareil. J’ai affaire à un Asiatique de très grande taille, qui de surcroît s’exprime dans un français impeccable.

Par Julia Fontesse - Publié dans : Deuxième Lecture
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Mardi 21 octobre 2008

S’il  me  voyait  maintenant, mon ami  Patrick  Sonar, le sculpteur, serait  impressionné. J’entre malgré l’enseigne. Je suis plus frondeur pendant une fugue. Cependant, je pénètre dans ce petit hôtel comme on pénètre chez papa et maman au milieu de la nuit, sans faire de bruit. Je referme la porte en observant le mouvement de ma main sur la poignée. Je retiens mon souffle.

Par Julia Fontesse - Publié dans : Deuxième Lecture
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Psssst!

Style and structure are the
essence of a book; great
ideas are hogwash.


            Vladimir Nabokov


 

Mais qu'est-ce que c'est?

Pourquoi?

Pour parler de Nicolas :
un jeune Américain,
sensible, gay et francophile.

De qui?

    Julia Fontesse

 

D'où?

  • : Québec Massachusetts

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