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Lundi 20 octobre 2008

Je ne dégrise qu’au moment où je mets la main sur la poignée de la porte. Mon sac, mes bras, mes ailes s’affaissent d'un coup sec. Je lis un mot de trop, noir sur blanc, encadré, suspendu derrière le carreau. Ce mot :

 

COMPLET

 

 

Par Julia Fontesse - Publié dans : Deuxième Lecture
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Dimanche 19 octobre 2008

L’inoubliable taxi me dépose à deux pas du canon (celui que j'imaginais), sur le trottoir opposé au petit hôtel. Il s’éloigne et le touriste fantaisiste que j’incarnais à son bord me fait ses adieux. Pour lui rendre hommage, je demeure un instant statufié, apparemment en péril ou gratifié de mille voix.

 

Je voyage dans le temps en traversant la rue. Le petit hôtel, droit devant, je le vois avec un siècle, puis avec deux siècles en moins, au moment de sa construction. J’avance d’un beau pas ailé. Mon bagage – le gros sac à l’épaule – pèse, mais ne m’importe pas plus que s’il contenait des boules de papier journal. Au-dessus de ma tête, des goélands se chargent de la musique, le soleil de l’éclairage.

 

Par Julia Fontesse - Publié dans : Deuxième Lecture
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Samedi 18 octobre 2008

Le chauffeur a repris sa place et le compteur son tic-tac. Moi, avec l’air de bouder, je quitte ma rêverie. Je bouderais parce que j’ai inventé une histoire d’amour. Je bouderais parce que la température grimpe à bord du taxi. Je bouderais parce que le chauffeur a humilié le caléchier (voir le texte numéro 34). Je bouderais... car le parcours achève dans un quartier qui ne correspond pas du tout à celui que j’imaginé. 

 

J’avais en tête « un petit hôtel et un canon dans un quartier paisible, en haut de l’escarpement » (voir le texte numéro 30). Maintenant, j’expérimente la pesanteur. La rue qui longe le précipice n’est ni paisible ni romanesque. Un régiment de piétons traverse la rue et oblige mon véhicule à s’arrêter. Je me rassois, bébête, sur le bout des fesses. Je regarde les gens. Je remarque une jolie brunette aux seins pointus. Je remarque aussi deux femmes qui seraient « la grosse femme » (voir le texte numéro 24). Je les imagine toutes les deux: elles brandissent une feuille de papier et crient « Monsieur ! Madame ! ». 
 

Le taxi reprend sa course. Je sais tout, à présent. Même le canon n’est pas conforme à mon soi-disant souvenir. Il n’est pas « unique ». J’en compte vingt, tous tournés vers le fleuve du haut de l’escarpement. Je les dépasse un à un tandis que le taxi perd de la vitesse. Une bande de gamins, déguisés en super héros, en assaillent trois ou quatre. Mon canon enfin, devant l’hôtel, serait le premier ou le dernier de la série, tout dépendant du parcours.

 

Par Julia Fontesse - Publié dans : Deuxième Lecture
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Samedi 18 octobre 2008

Pour ma compagne, les souvenirs d’enfance sont lourds, lourds... Elle s’enfonce. Elle se rappelle le petit château où elle a grandi, la roseraie rouge à droite, la rose à gauche. Elle se rappelle le jour où elle a été reniée, déshéritée, catapultée dans la rue. Puis, c’est l’image d’un taudis qui se recrée dans son esprit. Elle y a fêté son vingtième anniversaire. Elle revoit la porte d’entrée qui ne verrouillait pas et la poussière des usines qui se déposait partout. Une odeur rance se propageait lentement, mortellement, car les chats, comme la gouttière, pissaient sans arrêt sur un perron instable. Je m’empresse de lui apprendre que j’ai vu le taudis, que j’ai assisté à sa démolition. Je veux toujours l’aider. Je regarde le terrain vague avec elle. Il n’y reste que des débris, des déchets, un site archéologique et un fantôme, ce fantôme tel une âme pour nos descendants, une âme fraîche qui fait ses études.

Par Julia Fontesse - Publié dans : Deuxième Lecture
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Vendredi 17 octobre 2008

 

Dans la réalité, la blague bat son plein entre le chauffeur et le caléchier. Dans ma tête, la femme et moi quittons la ville pour une promenade. Nous roulons en Toyota sur des autoroutes, sur des routes et sur des chemins. Nous arrêtons une seule fois et c’est pour faire une course avec des enfants imaginaires. Nous traversons un champ en courant comme si le diable en personne était à nos trousses.

 

Nous allons là où se trouvait le manoir de Monsieur et de Madame. On y construit, en deux phases, deux immeubles, un total de deux cent quatre-vingt-huit somptueuses unités de condominium, mais je garde le sourire. Je contemple le vieil et gigantesque érable que les bulldozers ont épargné. Au bout d’un moment, j’ose rompre le silence.

—Nous nous tenons là exactement où il y avait le carré de sable, dis-je.

 

Par Julia Fontesse - Publié dans : Deuxième Lecture
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Jeudi 16 octobre 2008

 

Je m’approche d’elle. Doucement. Je dois com-prendre son silence. Par la fenêtre transparaît un ciel qui se découvre et un soleil couchant qui reflète ses couleurs flamboyantes dans une tour de verre. Rôdent ici et là, entre les immeubles, les esprits d’un siècle impossible. Certains d’entre eux viennent se coller à la fenêtre pour m’assister. En guise de musique : le cliquetis de la vaisselle qu’un employé de l’hôpital trimbale sur un chariot dans le corridor. J’aurai bientôt droit à une réaction, peut-être au résultat d’une cascade d’eau fraîche sur le visage cireux de la femme.

 

Par Julia Fontesse - Publié dans : Deuxième Lecture
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Mercredi 15 octobre 2008

 

Une femme occupera cet appartement. Je la rencontre dans une chambre d’hôpital portant un numéro à quatre chiffres. Elle repose debout, appuyée au mur, les yeux fixés à la fenêtre et me fait penser à une poupée de cire. Seuls de savants bandages autour de ses poignets me confirment qu’il s’agit d’une personne vivante.

Par Julia Fontesse - Publié dans : Deuxième Lecture
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Mercredi 15 octobre 2008

 Je dois faire l'impossible pour mon premier appartement. Il héberge une colonie d’araignées obèses, ainsi qu’un cactus nain, mort d’ennui. 

 

J’apporte, fidèle dans ses proportions (mais sans la peau ni les liquides), une réplique du corps humain. Démontée, elle occupe l’espace d’un coffre moyen. Debout, elle prend la place d’une grande personne. Elle est composée de plusieurs centaines de morceaux en plastique : des souples, des rigides, des fins…

 

J’apporte aussi un bocal où baigne un cerveau humain – un vrai – de mille quatre cents grammes. Et j’installe un cadre à deux faces. Je le suspends au plafond, entre le bureau et le sofa, pour créer une cloison. D’un côté de ce cadre, une reproduction du dessin du Léonard de Vinci, les Proportions du corps humain. De l’autre, une illustration représentant le cerveau humain coupé en quatre (deux coupes par hémisphère), où chaque zone est identifiée en anglais et en latin. Le fond est bleu nuit, parsemé d’étoiles.

 

Par Julia Fontesse - Publié dans : Deuxième Lecture
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Mardi 14 octobre 2008

L’accrochage entre l’Impala jaune et une calèche pour touristes me fait l’effet d’une mauvaise blague. Le chauffeur lance un juron, arrête le compteur d’une main, ouvre sa portière de l’autre et descend du véhicule sans m’adresser la parole. Je vois clairement que nous vivons chacun notre histoire. Tandis qu’il injurie le caléchier et brasse de l’air autour, je peux somnoler, planifier un meurtre ou faire ce qui m’enchante : me projeter encore dans une existence idéale...

 

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Lundi 13 octobre 2008

Le chauffeur me jette un coup d’œil dans son rétroviseur. J’ai l’air de me ronger les sangs ou de me préparer à commettre un délit. Il ne m’aime pas, de toute façon. Par chance, je me revois au nid, à mon bureau, ma plume en main. Depuis le dernier virage, la vue sur les tours à habitation me permet de prendre un autre envol.

 

La voisine m’observe.


Il lève les yeux et me regarde avec une certaine tendresse.

Par Julia Fontesse - Publié dans : Deuxième Lecture
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Dimanche 12 octobre 2008

J’exige une réaction de la part du chauffeur. Je guette un sourire fin et moqueur, un étirement du cou, un haussement de sourcils ou l’apparition d’un double menton. Rien. Le type démarre séance tenante, muet, désabusé, et conduit d’une seule main, les yeux à moitié fermés. Je m’enfonce sur la banquette arrière. Je regarde par la fenêtre et fais la gueule comme une personne adulte et normalement constituée.

Par Julia Fontesse - Publié dans : Deuxième Lecture
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Dimanche 12 octobre 2008

Quand l’Impala s’avance et s’arrête devant moi, un monde véritable reçoit temporairement ma bénédiction. Je m’installe sur la banquette arrière, je m’assois sur le bout des fesses et je chuchote à l’oreille du chauffeur. Je veux passer pour un touriste louche ou quelqu’un de peu ordinaire. Je peux compter sur mon accent américain et parler le français comme je le parlais autrefois.

— Je sais où je veux aller, dis-je. C’est un petit hôtel. Je ne connais pas son nom et je n’ai pas son adresse. Je sais seulement qu’il est petit (d’après mon geste, l’hôtel tiendrait entre mon pouce et mon index) et estrange, vous comprenez ? Il est historique. Il se trouve en haut de l’escarpement (je prononce escarp-menthe) avec des maisons (je veux dire « dans un quartier paisible »). Juste en face, il y a la rue (roue), il y a un canon et il y a un… pré-ci-pice.

Par Julia Fontesse - Publié dans : Deuxième Lecture
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Samedi 11 octobre 2008

Je laisse passer une rêverie particulière en attendant l’Impala jaune. Un souvenir et un fantasme enchevêtrés. Ce bricolage aurait longtemps reposé dans les replis de mon cerveau. Une image à la fois, il traverse ma conscience.

 

Je me vois à l’âge de huit ou neuf ans. Je me promène en culotte courte en tenant une grande personne par la main. J’aperçois un hôtel pittoresque et, juste en face, un canon. J’entends une voix — ma voix actuelle — qui décrit la ville historique où je me déplace et qui rend compte de mes observations. Un fantôme joue avec moi et nous hantons le petit hôtel. Bientôt nous survolons la région. Sur un courant d’air chaud, nous planons tels de majestueux faucons couronnant la propriété de Monsieur et de Madame.

Par Julia Fontesse - Publié dans : Deuxième Lecture
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Samedi 11 octobre 2008

Les nuits, Monsieur, Madame, la grosse femme et une trentaine d’enfants trouvés, en groupes divisés selon les âges, dorment paisiblement dans leurs chambres respectives. À l’extérieur, à plus de vingt mètres devant la monumentale porte d’entrée, on peut voir la façade rosée du manoir de pierres et un érable géant qui camoufle certaines fenêtres, une version améliorée de l’Empire des Lumières de Magritte. Ni engin ni voix ne rompt le précieux silence.

Par Julia Fontesse - Publié dans : Deuxième Lecture
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Vendredi 10 octobre 2008

 

Autant savoir qu’il n’y a jamais de vrai drame au manoir, jamais de conflit dit de génération ni de bataille. Sans doute serre-t-on les poings quelquefois, sans doute verse-t-on des larmes à l’occasion, mais alors on y applique la tactique, une idée de Madame cette fois, qui consiste à mettre les points sur les « i » et les barres sur les « t », sinon à répéter dix ou vingt fois de suite le mot tactique pour laisser le temps à la poussière de retomber. Tactique tactique tactique…

 

Par Julia Fontesse - Publié dans : Deuxième Lecture
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Psssst!

Style and structure are the
essence of a book; great
ideas are hogwash.


            Vladimir Nabokov


 

Mais qu'est-ce que c'est?

Pourquoi?

Pour parler de Nicolas :
un jeune Américain,
sensible, gay et francophile.

De qui?

    Julia Fontesse

 

D'où?

  • : Québec Massachusetts

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