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Dimanche 1 mars 2009

J’imagine que Solange est ravie — fébrile, mais pas complètement gaga — d’avoir rendez-vous au Cargo en fin d’après-midi. C’est le meilleur moment de la journée. Il y a foule et cette foule, à la fois physique et chimique, procure des forces nouvelles, polyvalentes, inestimables, des forces en tous points semblables à celles que l’on peut rassembler autour de soi lorsqu’on est seul et imaginatif. C’est le moment de la journée où l’on passe inaperçu. 

 

Solange, l’air hautain, se faufile dans cette foule. Elle n’erre pas, au contraire, elle a son corps à l’esprit, elle prend conscience de chacun de ses mouvements. Elle imagine un moule fabriqué à partir de chacun de ses membres. Une œuvre déborde de sa peau. Elle a les deux pieds bien à plat sur le sol lorsqu’elle s’arrête dans le dos de Patrick, mais ce qu’elle lui souffle à l’oreille est absolument intentionnel.

— Bonjour Monsieur ! Me voilà enfin, corps et âme.

 

Patrick mérite une courte pause avant de répliquer. Ses arcades sourcilières s’étendent au maximum. Il esquisse un demi-sourire. Il verbalise doucement comme le dénommé Taho qui est l’auteur d’un manuel d’art-thérapie :

— Tu joues avec le feu, dit-il.

 

Solange se montre sous un angle qui ne lui est pas particulièrement favorable. L’expression inscrite dans ses traits oscille entre l’enchantement et l’embarras. À tort, elle estime bien réagir en gardant le silence.

 

À présent, l’artiste adresse de grands signes de la main au matelot-serveur, tournant le dos à la jeune femme. Il a envie d’un autre verre ou il a besoin d’un point de fuite pour réfléchir. Elle doit lui taper l’épaule. Lorsque finalement il se retourne, elle doit redoubler d’effort afin de garder son attention. Elle décide de lui parler de l’œuvre à laquelle elle voudrait collaborer, et pose l’index sur son front – son front à elle – comme pour indiquer l’endroit d’où vient l’idée.

— J’ai pensé à une sculpture, dit-elle. 

— Ah oui ?

— Elle met en scène deux personnages asexués. Il ne faut pas savoir s’il s’agit de deux hommes, de deux femmes ou d’un homme et d’une femme, explique-t-elle précipitamment. L’un d’eux se sculpte lui-même.

 

Solange mime en parlant. Le personnage qui se sculpte lui-même travaille autour de ses yeux et Solange décrit le geste de son personnage en pianotant autour de ses propres yeux, puis en caressant de sa main gauche des prolongations invisibles au bout de ses doigts. Elle évoque les doigts avec lesquels le personnage travaille. Ce sont de longues aiguilles, semblables à des aiguilles à tricoter, des doigts inachevés. Pour représenter l’autre personnage, Solange pose ses mains sur son ventre comme font si souvent les femmes enceintes, et elle explique :

—Il se tient à genoux, le visage enfoui dans le ventre de celui qui se sculpte. Il regarde à l’intérieur.

 

Elle a l’air pimbêche au moment de conclure (elle se dira « ridicule » lorsqu’elle s’en souviendra).

—À la place des jambes : des cubes.

 

Par Julia Fontesse - Publié dans : Huitième Lecture - Communauté : L'écriture dans tous ses états
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