Publicité

Sixième Lecture

Jeudi 1 janvier 2009

 

 

Sous le choc, Solange interroge Patrick comme s’il avait désobéi.

—Pourquoi m’avez-vous dit que je ferais un beau modèle ?

— Parce que c’est vrai.

— Mais qu’est-ce qui vous fait dire ça ? Mon âme ? insiste-t-elle avec une voix solide.

 

Alors Patrick lui répond sur un ton légèrement ironique.

— Ton âme ?! Ton âme... Je n’ai pas prononcé ce mot depuis l’école primaire.

 

Plutôt froissée, Solange redresse le torse et le menton, croise les bras et adresse à Patrick un regard en coin. Elle agit comme l’aurait fait une femme que j’ai connue, que j’essaye d’oublier. Patrick ne perçoit rien, cette fois encore. Il est trop concentré sur ce qu’il fait. Il enveloppe une Présence dans un papier de soie.

— Elle est pour toi, annonce-t-il sans lever les yeux.

 

Le visage de Patrick est empreint de tendresse. À l’aide d’un carton de couleur coquille, taillé d’avance comme ceux que l’on utilise à la pâtisserie, il fabrique une boîte pour le transport de la petite œuvre. Elle provient du deuxième lot. Elle représente l’enfant qui n’a pas grimpé très haut, mais qui semble le plus motivé. Il pousse sur l’immeuble avec un maximum d’énergie.

 

Solange le remercie, l’air amusé. Mais elle n’est pas amusée du tout. On lui tend un bonbon qui a pris de l’âge, on la revêt d’un uniforme bleu marine, on lui montre une barque sans rame ni moteur. Lorsque Patrick lui parle de son œuvre la plus récente —  Vies parallèles — elle l’écoute sans poser de question. Lorsqu’il l’invite au vernissage, elle se contente de dire « Wow ». Lorsqu’il lui demande son numéro de téléphone afin de lui communiquer la date de l’événement, elle le lui dicte machinalement. Elle ne tique même pas lorsqu’elle le voit en train d’attacher le Retriever à sa laisse. Elle ne discute pas. Elle aurait la voix malade et l’air d’être en état d’arrestation. Elle lui demanderait pourquoi il sort le chien, si c’est par nécessité ou pour les expédier à l’extérieur, elle et l’animal.

 

À l’extérieur, cependant, sous un ciel trop bleu et trop sec qui fera bientôt la une des journaux, le chien a beau tirer et inciter son maître à prendre les devants, Patrick ne délaisse pas la jeune femme. Ils marchent ensemble, côte à côte. Ils évitent la cour et la porte de secours du Cargo. Ils s’engagent sur le chemin étroit qui file en ligne droite entre les deux anciens hangars et qui débouche sur l’artère principale.

 

À nouveau, tous les espoirs sont permis. Patrick s’explique. Il annonce qu’il partira dans quelques heures, qu’il s’en va « à la campagne ». Il ajoute « pour deux semaines » et Solange retrouve son entrain.

    Vous prenez des vacances !?

 

Il lui répond d’un signe de tête et elle lui pardonne instantanément d’avoir mis fin si abruptement à leur rencontre. Elle excuse ses inconséquences et se dit qu’il a bien le droit de prendre des vacances. Elle devient la proie de sentiments amoureux, de sentiments chauds, impatients, grouillants, empoisonnants… Elle redevient loquace et aveugle.

 

Au dernier moment, elle ose lui dire à quel point il lui ferait plaisir de collaborer en tant que modèle. Elle perçoit la crispation de Patrick, puis la consternation contenue dans son regard, mais elle ne les interprète pas.

 

Le livre de Salinger en poche, Solange se déplace comme de la ouate, légère et dupe. Elle tient la boîte blanche sur son cœur. Un gâteau à l’intérieur, au lieu de la petite Présence, un gâteau même élaboré et délicat, y demeurerait intact. Elle couve des certitudes : un artiste s’intéresse à elle et réclame sa collaboration.

 

Les anges l’attendent à la prochaine intersection.

Par Julia Fontesse
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander
Mardi 23 décembre 2008

J’imagine que Solange hésite à poser le pied à l’extérieur de la spirale rouge. Elle aspire, sans modestie, à devenir le « beau modèle ». Elle parle avec les anges. Quant à Patrick après la déclaration, il se déplace, il s’éloigne, il est chez lui. Il se laisse distraire par ses tâches. Aux yeux de la jeune femme, sa silhouette vacille derrière le plastique transparent qui sert de cloison.

 

Elle le rejoint sur un nuage et tombe bien bas lorsqu’elle le revoit derrière la cloison. Patrick n’a en main ni papier ni crayon. Il n’esquisse aucune œuvre. Rien ne prouve qu’il soit inspiré. Il ressemble plutôt à un jardinier. À l’aide d’un arrosoir ordinaire, il verse un liquide — peut-être une couche de cire — sur les dix Présence modèles réduits. L’excès s’écoule dans la gouttière. Les anges qui ont accompagné Solange jusque-là et qui sans cesse lui ont répété les trois mots – un beau modèle – s’abîment dans son dos.

Par Julia Fontesse
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander
Lundi 22 décembre 2008

Le dimanche.

 

     Dans ma chambre d’hôtel, je peux m’asseoir devant la fenêtre. J’ai approché le fauteuil et je l’ai placé pour que je puisse étendre mes jambes et poser les pieds sur le bord. Je vois des automobiles et des passants, je peux surprendre des chiens qui lèvent la patte, je peux aussi voir d’en haut, comme un oiseau, car le précipice se trouve juste de l’autre côté de la rue et du chemin dallé où j’aime me promener devant la bouche des canons. J’imagine au loin, à la hauteur de mes yeux, un faucon amateur de vrilles. Je ne voudrais pas être à sa place, pas en ce moment.  

 

Ma chambre à l’hôtel devient l’atelier du sculpteur. Plusieurs fois de suite, je revois Patrick quand il dit : « Tu  ferais un beau modèle ». Sa tête penche vers la gauche. J’emprunte ensuite la même pose, mais avec la tête penchée vers la droite et je dis : « Tu ferais un beau modèle. » Puis je l’imagine, le beau Patrick, les lèvres pincées, les yeux plissés. L’expression sur son visage, celle d’un être excessivement fier et orgueilleux, il voudrait la faire passer pour un petit air naïf.  

Par Julia Fontesse
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander
Samedi 20 décembre 2008

 

Devant la « gouttière » où sont alignées les petites Présence, Solange ne sait pas quel sentiment éprouver et s'empresse d'amorcer le tour de l’atelier. Elle fait preuve de curiosité. Elle prétend, en riant, que l’endroit serait à la fois trop grand et trop petit. Au bout d’un moment, elle s’immobilise sous la pomme de douche et remarque la grande spirale rouge sous ses pieds (voir Passage à niveau). Les yeux levés en direction de Patrick, elle se mord la lèvre inférieure comme pour retenir un sourire provocant. C’est Patrick qui pense tout haut en fin de compte, et fait passer Solange dans un autre monde.

    Tu ferais un beau modèle, dit-il.

Par Julia Fontesse
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander
Mercredi 17 décembre 2008

Au Cargo, les tabourets qu’occupaient Solange et Patrick sont vacants. À quelques pas de là, la jeune femme suit l’artiste et passe par la sortie de secours, émue comme je l’ai été moi-même, si extraordinairement émue que, dans son cerveau, bon pour la vie, se forme un petit réseau – neurones, synapses – où se combinent les mots En cas d’urgence seulement, leur dimension (dix centimètres environ), leur couleur (rouge vif), ainsi que les déclics retentissants, clic  et cloc, de la grosse porte d’acier.

 

En chemin, elle ne cesse de s’émouvoir. Elle passe par la cour, par une nouvelle porte d’acier, puis dans la cage d’escalier où il fait si sombre. Ensuite, elle passe par la porte en bois sculptée et colorée (orange, blanche et bleue), qui enchâsse la plaque en bronze : « Ateliers de sculpture ». Enfin, elle traverse la grande salle encombrée de zibouibouis. Lorsqu’elle arrive chez Patrick, elle n’est plus tout à fait la même.

 

Par Julia Fontesse
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander

Mais qu'est-ce que c'est?

Pourquoi?

Pour parler de Nicolas :
un jeune Américain,
sensible, gay et francophile.
 

Recherche

Créer un blog sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus