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Sous le choc, Solange interroge Patrick comme s’il avait désobéi. —Pourquoi m’avez-vous dit que je ferais un beau modèle ? — Parce que c’est vrai. — Mais qu’est-ce qui vous fait dire ça ? Mon âme ? insiste-t-elle avec une voix solide.
Alors Patrick lui répond sur un ton légèrement ironique. — Ton âme ?! Ton âme... Je n’ai pas prononcé ce mot depuis l’école primaire.
Plutôt froissée, Solange redresse le torse et le menton, croise les bras et adresse à Patrick un regard en coin. Elle agit comme l’aurait fait une femme que j’ai connue, que j’essaye d’oublier. Patrick ne perçoit rien, cette fois encore. Il est trop concentré sur ce qu’il fait. Il enveloppe une Présence dans un papier de soie. — Elle est pour toi, annonce-t-il sans lever les yeux.
Le visage de Patrick est empreint de tendresse. À l’aide d’un carton de couleur coquille, taillé d’avance comme ceux que l’on utilise à la pâtisserie, il fabrique une boîte pour le transport de la petite œuvre. Elle provient du deuxième lot. Elle représente l’enfant qui n’a pas grimpé très haut, mais qui semble le plus motivé. Il pousse sur l’immeuble avec un maximum d’énergie.
Solange le remercie, l’air amusé. Mais elle n’est pas amusée du tout. On lui tend un bonbon qui a pris de l’âge, on la revêt d’un uniforme bleu marine, on lui montre une barque sans rame ni moteur. Lorsque Patrick lui parle de son œuvre la plus récente — Vies parallèles — elle l’écoute sans poser de question. Lorsqu’il l’invite au vernissage, elle se contente de dire « Wow ». Lorsqu’il lui demande son numéro de téléphone afin de lui communiquer la date de l’événement, elle le lui dicte machinalement. Elle ne tique même pas lorsqu’elle le voit en train d’attacher le Retriever à sa laisse. Elle ne discute pas. Elle aurait la voix malade et l’air d’être en état d’arrestation. Elle lui demanderait pourquoi il sort le chien, si c’est par nécessité ou pour les expédier à l’extérieur, elle et l’animal.
À l’extérieur, cependant, sous un ciel trop bleu et trop sec qui fera bientôt la une des journaux, le chien a beau tirer et inciter son maître à prendre les devants, Patrick ne délaisse pas la jeune femme. Ils marchent ensemble, côte à côte. Ils évitent la cour et la porte de secours du Cargo. Ils s’engagent sur le chemin étroit qui file en ligne droite entre les deux anciens hangars et qui débouche sur l’artère principale.
À nouveau, tous les espoirs sont permis. Patrick s’explique. Il annonce qu’il partira dans quelques heures, qu’il s’en va « à la campagne ». Il ajoute « pour deux semaines » et Solange retrouve son entrain. — Vous prenez des vacances !?
Il lui répond d’un signe de tête et elle lui pardonne instantanément d’avoir mis fin si abruptement à leur rencontre. Elle excuse ses inconséquences et se dit qu’il a bien le droit de prendre des vacances. Elle devient la proie de sentiments amoureux, de sentiments chauds, impatients, grouillants, empoisonnants… Elle redevient loquace et aveugle.
Au dernier moment, elle ose lui dire à quel point il lui ferait plaisir de collaborer en tant que modèle. Elle perçoit la crispation de Patrick, puis la consternation contenue dans son regard, mais elle ne les interprète pas.
Le livre de Salinger en poche, Solange se déplace comme de la ouate, légère et dupe. Elle tient la boîte blanche sur son cœur. Un gâteau à l’intérieur, au lieu de la petite Présence, un gâteau même élaboré et délicat, y demeurerait intact. Elle couve des certitudes : un artiste s’intéresse à elle et réclame sa collaboration.
Les anges l’attendent à la prochaine intersection. |

