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Septième Lecture

Samedi 7 février 2009

 

Pour sortir Solange de ce mauvais pas, je conçois un moment où, face au miroir, Solange se voie grandir, grandir jusqu’à ce qu’elle devienne géante. Puis j’emprunte au ton et aux mots que je tiens des colères de ma mère, et avec ce ton-là et ces mots-là, Solange s’interroge sur ses sentiments qui sont des sentiments amoureux.

— Dis-moi donc un peu, qu’est-ce que c’est qu’ça pour une histoire ?

 

Elle ne se répond pas, évidemment. Plutôt, elle s’attribue un rictus desséché, totalement dépourvu de douceur, et elle entend : « Ça ne peut pas durer ». Elle pleure brièvement. Puis, elle rassemble ses forces. Elle compose le numéro de téléphone de Patrick et ses forces y sont toutes employées.

— Bonjour ! C’est Solange, fait-elle au bout du fil.

 

Sans plus d’excitation grâce à ses pratiques, elle ajoute :

— J’espère que je ne vous dérange pas.

— Je suis très occupé, dit-il. La nouvelle œuvre est revenue de la fonderie et…

— Je m’en vais au Cargo et je voulais vous le dire, au cas ...

 

Solange reste baba au bout du fil quand Patrick la remercie d’avoir appelé, baba surtout quand il lui dit que ça lui fera plaisir de la voir au Cargo plus tard, en fin d’après-midi. Aussi de son côté bafouille-t-il quelques mots au sujet d’un machin dégoulinant et des traces indélébiles que cela peut laisser sur le plancher, puis il raccroche.

 

Heureuse, Solange fait un tour de 180 degrés sur la pointe d’un seul pied, mais ses forces, du moins celles qui lui restent, se retournent contre elle tout de suite après. Elles lui coupent les jambes. Elles cernent, elles serrent son estomac. Elles lui infligent un trac impossible à digérer.

 

Le miroir, encore, vient à son secours. En silence, surtout dans sa tête le silence, Solange se regarde droit dans les yeux, puis lentement s’approche le plus près possible de son reflet. Le côté droit de son visage lui apparaît, tel une porcelaine, épuré à l’excès, tandis que le côté gauche s’allonge, se ride, puis se désagrège. Cette vision l’effrayait les premières fois. À présent, elle sait qu’il lui suffit de reculer d’un ou deux pas pour que son visage regagne son apparente symétrie. Elle sait aussi qu’au retour le phénomène se produit de nouveau, ce qui la fait parfois sourire. Elle devine — et moi aussi — qu’il y a là quelque chose de significatif, voire d’encourageant.

 

Par Julia Fontesse
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Mardi 3 février 2009

En promenade autour de la gare, je pense à Patrick Sonar, à ses remerciements, à son affectueuse et in-terminable étreinte. C'est grâce à moi si de petites Pré-sence seront bientôt vendues dans cette ville comme des Tour Eiffel à Paris. « Grâce à toi », m'a-t-il soufflé à l'oreille. Ce souvenir répand un baume sur ma per-sonnalité convalescente.

De retour dans ma chambre d'hôtel, c'est à Solange que je pense. Elle marche longtemps après avoir quitté le Cargo. Elle pose un pied devant l'autre, le long du fleuve, sans remarquer l'absence de vent. Elle met un moment avant de se révolter et de jurer, un moment figée, un moment avant de crier. Crier comme on crie sur tous les toits. Juré, craché qu'elle fera l'impossible pour devenir le modèle.

     Les jours suivants, elle n'est ni belle ni sereine. Elle passe des heures et des heures, repliée dans sa cham-bre. Elle forme un bloc. Les objets se distordent autour d'elle. Elle dialogue toute seule, allongée sur le lit. Elle essaie des tas de trucs, par exemple de prendre men-talement contact avec Patrick et avec quelques entités immatérielles, anges, fantômes et cetera. Elle veut de-venir « le modèle ». Cent fois sa main sur le téléphone. Cent fois décrocher, écouter la tonalité, dire : « Allô ! C'est Solange. J'espère que je ne vous dérange pas. » Ou elle écrit des lettres - Cher Patrick - qu'elle ne poste pas. Ou elle imagine des scénarios qui la débar-rassent de l'autre Solange et de sa suite grotesque, démons, cadavres et cetera. Elle imagine les jours au-près de l'artiste, les nuits aussi, et les travaux dans son atelier à sensations. Elle imagine des voyages et la planète qui tourne dans le sens des aiguilles d'une montre. Elle voit son logement qui est celui dont elle rêve depuis longtemps, c'est le logement de son cou-sin Taho sur la rue d'Amsterdam, à un coin de rue de La Présence. Elle lit dans les journaux les articles à paraître. Ce sont de véritables dithyrambes les concernant, elle, Patrick et leurs phénoménales œu-vres d'art.

 

Par Julia Fontesse
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Lundi 19 janvier 2009

Le mardi. 

 

Au réveil, j’éprouve un sentiment de peur qui ne me déplaît pas. J’ai rêvé. J’ai vu Solange en sous-vêtements, elle allongeait ses cils, soulignait ses yeux au crayon noir, sculptait ses cheveux et jugeait le tout moins rebelle que d’habitude. Elle a enfilé une nouvelle blouse blanche, ainsi qu’une mini jupe en toile, blanche également. À ses oreilles, au bout de courtes chaînettes en argent, pendaient deux petits cubes translucides.

 

Je reste au lit pour imaginer la rencontre au Cargo. Patrick, assis à une table près de la fenêtre, boit un café et lit le journal. Il aperçoit Solange au moment où elle atteint la table d’un pas décidé. Il a l’air surpris en la voyant, comme si elle avait grandi. Elle parle la première :

— Bonjour !

 

Patrick lui indique la chaise en face de lui. Il fait valser trois fois une gomme dans sa bouche. Ensuite, il amorce une conversation qui laisse l’impression qu’ils n’ont rien à se dire ou beaucoup à cacher. Il fait chaud, oui. Le soleil ne démord pas. C’est triste en effet, le crash d’un 747 dans le Michigan. Aucun survivant. Et Solange qui voudrait savoir quelle suite il veut donner à sa petite lettre. L’a-t-il appréciée ?

— Ta lettre ? Ah oui ! C’était gentil.

— J’espère, dit-elle, que ce n’était pas déplacé.

 

Il se redresse sur sa chaise et lance un regard exorbité vers le fond de la salle. Il semble nerveux en reprenant la parole.

— Tu es spéciale, reconnaît-il avec une pointe d’inquiétude. Tu devines tout. J’allais te parler de cette lettre. J’ai eu un gros problème à cause d’elle. Mon amie l’a trouvée.

 

Solange n’aime pas ce qui arrive. Sous ses pieds, le plancher s’ouvre et elle s’enlise. Elle touche au fond, s’y retrouve sur les fesses. Elle aspire un « H », les yeux arrondis, le cœur comprimé, la bouche ouverte. Dans sa tête, défilent horreur  et erreur, ça embrouille tout. Coupable ou pas coupable, elle se renseigne à voix basse :

— Votre amie…

 

À sa vitesse, la lumière se fait sur leur première rencontre au Cargo, au moment précis où il est question d’intelligence et d’une autre Solange que Patrick connaît déjà.

— S’appelle-t-elle… comme moi ?

— Oui, et elle a eu une vilaine réaction, raconte-t-il sans retenue. J’ai essayé de lui expliquer, mais elle fulminait. Elle a crié et m’a fait craindre le pire. Elle a dit qu’elle ne vivra pas « la merde de la production » si je vais chercher la passion ailleurs. Elle n’écoutait pas.

 

Solange s’avance sur sa chaise. Les mots (la merde de la production) vibrent dans sa tête et lui permettent de reprendre ses esprits. Elle en déduit que sa rivale est une sans-cœur, une « imposteur », un monstre. Pour la disqualifier et annoncer ses couleurs, Solange, qui alors paraît sortir d’une boîte à surprise, répète en détachant chaque syllabe :

— La mer-de de la pro-duc-tion!?

    Il ne faut pas lui en vouloir, s’indigne Patrick.

    Mais je n’en reviens pas ! interrompt Solange.

— Dis-toi qu’elle a raison de se plaindre. Elle travaille tout le temps. Le jour, elle est secrétaire, le soir, elle est mon modèle. J’ai dû faire des dizaines de moules à partir de son corps.

 

Toute dépitée à présent, Solange garde le silence. Patrick intervient gentiment :

— Je ne te reproche rien, dit-il. D’ailleurs je ne t’ai pas invitée ici pour te reprocher d’avoir envoyé la lettre. Je voulais te voir et bavarder un peu. J’ai une bonne nouvelle à t’annoncer ! On m’a commandé cent petites Présence. Mieux que ça, on m’a demandé de produire tous les enfants dans le petit format. D’ici un an, si tout va bien, je vendrai les moules à un manufacturier.

 

Solange trouve-t-elle la force de regarder Patrick au moment où, d’un trait, il vide sa tasse de café ?

Par Julia Fontesse
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Mardi 13 janvier 2009

« Patrick est parti pour deux semaines », songe Solange pour ajourner l’affolement. Mais elle fait le décompte — plus que treize jours, plus que douze, plus que onze… — et parfois elle accorde une pensée à sa petite lettre, une pensée muette qui traverse son esprit dans un style minimaliste, en noir et blanc. Elle voit son enveloppe qui dépasse dans la pile de courrier. Elle voit Patrick qui fronce les sourcils en dépliant sa lettre. Elle le voit ensuite s’agiter comme il l’a fait au Cargo lorsqu’elle lui a suggéré de fabriquer des petites Présence. Une image a tendance à persister, celle d’un gros plan du visage de Patrick. Son expression rappelle les expressions de tous, moi y compris, en train de rêvasser. 

 

Quoiqu’il en soit, cinq ou six jours avant la fin du décompte, Solange ne s’attend pas à recevoir un appel de Patrick. Par chance, elle se sait seule dans le logement quand le téléphone sonne. Elle soulève le combiné et répond d’une voix chante :

    Allô !

           

            Manifestement, elle est d’humeur à se laisser surprendre. Tout est paré dans sa tête pour une fête de l’illusion. Patrick, qui a reconnu sa voix, a juste le temps de dire bonjour et de se nommer. Elle l’imagine : il tient sa petite lettre entre ses mains.

 

Solange imagine aussi, dans l’extravagant atelier, une valise. En rentrant de vacances, le sculpteur l’aurait abandonnée sur le plancher tout en se dirigeant en vitesse vers le téléphone. A-t-il un projet ? A-t-il envie de se consacrer tout de go à son art, avec Solange comme modèle ? La respiration coupée, elle lui pose cette question :

— Vous venez de rentrer ?

 

À la campagne, raconte-t-il, tout allait de travers. Il a donc décidé de rentrer. Ça fait trois jours déjà. Je suppose les effets d’une douche glacée pour exprimer la débâcle de Solange à ce moment-là. Elle, autrement originale, suppose le magma en guise d’atelier et de la poussière qui recouvre complètement sa lettre. Aussi serait-elle autrement éprise de Patrick que je ne le suis et elle sent comme une petite brise tiède qui lui enveloppe les épaules. La voix de Patrick en continu. La voix de Patrick la console, l’échevelle et, finalement, la réchauffe jusqu’au sang.

 

Il lui propose une rencontre au Cargo.

 

Par Julia Fontesse
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Dimanche 11 janvier 2009

 

Doit-elle envoyer sa petite lettre à Patrick ? Oui ? Alors vite, elle se presse d’obtenir, auprès d’un matelot du Cargo, l’adresse exacte des Ateliers de sculpture. Non ? Alors elle retourne chez elle en traînaillant, l’adresse et les mains dans les poches de son « sweatsuit ». Quant à moi, je ne sais pas comment traduire sweatsuit  en français et je ne fais pas l’effort de chercher.

 

Ainsi, dans sa chambre, Solange prend tout son temps avant de transcrire l’adresse sur l’enveloppe, de relire le message, de plier la feuille de papier velours et de la glisser à l’intérieur. Du temps encore avant de la sceller, d’y coller le timbre, de sortir de nouveau. Dehors, pendant deux heures elle se promène. Elle croise plusieurs boîtes aux lettres en braquant les yeux droit devant comme si elle ne les avait pas vues. Mais quand elle enfin elle se décide et réussit à se débarrasser de l’enveloppe, elle le fait en un tournemain. Deux mouvements suffisent. Même qu’en lâchant la poignée de la boîte aux lettres, elle agit de façon à ce que la chose se referme vite et seule, à ce que sa structure métallique retentisse et provoque l’écho dans ses oreilles.

Par Julia Fontesse
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Mais qu'est-ce que c'est?

Pourquoi?

Pour parler de Nicolas :
un jeune Américain,
sensible, gay et francophile.
 

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