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Dans l’ensemble, le séjour à l’hôtel est plutôt favorable. Je laisse venir et revenir les
visions, je prends des notes, je sors et je marche, je rentre dans les boutiques et je m’achète des vêtements de plus en plus excentriques, je me nourris convenablement. De temps en
temps, je dors.
Ce que pensent
les réceptionnistes — père et fils, si je devine bien — de mon va-et-vient, je m’en moque. Selon mon humeur, je descends l’escalier en souriant, sinon en cherchant quelque chose, soit
dans mon sac, soit entre les pages d’un livre. Je lève ou non les yeux en passant devant le comptoir de la réception. C’est moi qui contrôle. Les réceptionnistes n’apparaissent pas quand
bon leur semble et le hasard n’y peut pas grand-chose.
Le mercredi au cours de l’après-midi, je passe au nid. Je ne redoute
rien, ni remous ni regrets, et suis presque sûr que je ne croiserai pas la voisine qui doit gagner sa vie. Je veux vider ma boîte aux lettres. Je veux échanger mes sous-vêtements et
chaussettes sales contre des propres. Je veux téléphoner à Patrick Sonar à la campagne.
Essentiellement, je lui
dis que je m’achète de nouveaux vêtements. Il me répond qu’il était temps. Puis je le préviens que je n’ai pas encore trouvé de titre pour sa dernière œuvre. Il s’en fout, il
soutient que Dans l’œuf convient parfaitement.
Après avoir raccroché, je suis moins tiraillé que prévu. Je revis,
minute par minute, la plus belle partie de notre dernière rencontre, à Patrick et à moi. Elle commence au Cargo. Je commande une bière et
j’accorde une brève pensée à la mauvaise qualité de l’air. Patrick s’amène, moins détendu que moi. Il porte un jeans, un t-shirt blanc, et par-dessus, un veston vert dont les manches ont
été roulées jusqu’aux coudes. Il passe comme un coup de vent. Notre échange, au niveau des regards et des mots, ne correspond pas du tout à celui que j’aurais imaginé. J’ai droit à un
simple salut, suivi d’une impatiente question.
— As-tu déjà commandé ?
Un signe lui suffit. Il s’éloigne en vitesse et
s’entretient avec le matelot. Ensuite, à l’aide de son index, il me montre le chemin entre la chaise que j’occupe et la sortie de
secours.
Après la porte, clic et cloc et tout
le tralala, Patrick s’explique. Pour ne rien manquer, je marche vite, je me presse derrière lui.
— Excuse-moi, commence-t-il. Mais je ne veux pas manquer Gorbatchev à
la télévision. C’est un moment historique. Il annonce de nouvelles mesures, une restructuration, la perestroïka, m’enseigne-t-il en ôtant son veston.
À l’atelier, je fais semblant de m’ennuyer en regardant la
télévision. Je vois un sous-marin qui émerge à la surface d’un océan. Je vois aussi des engins qu’on n’a pas idée de créer dans un monde comme le mien. Ensuite, d’autres images. Des
images récentes qui, depuis un mois, passent et repassent sur tous les écrans, font aussi la une des journaux et apparaissent sur la couverture de tous les magazines d’actualité. Le mur
de Berlin tombe. Des milliers de personnes se ruent de l'autre côté pour la première fois de leur vie.
Au bout d’un moment, les images et discours qui passent sur les ondes
me paraissent irréels et, en regardant autour de moi, je pense que rien n’a changé dans cet atelier à sensations. En chemin, mêmes échafaudages – poubelles et caisses de bouteilles vides
– mêmes fissures, mêmes poussières. Mêmes mimiques devant les portes et à travers les salles. À la portée de ma vue, même cloison en plastique transparent, même bric-à-brac.
Lorsque le générique apparaît à l’écran, Patrick s’excuse de nouveau.
Il dit qu’il tenait absolument à voir cette émission « spéciale », qu’il tenait aussi à me voir et…
Patrick peut bien parloter, son chien et moi demeurons assis.
L’animal a la tête posée sur ma cuisse et je le gratte derrière les oreilles. Patrick décide de s’accroupir devant nous.
— J’ai une surprise pour toi, me dit-il tout bas.
Sans brusquer le chien, nous nous redressons. Ensuite, tout
doucement, d’une main dans mon dos, il me fait prendre la direction qu’il veut, et de l’autre main, il me recouvre les yeux. Le cœur battant, je m’entends parler avec un trémolo discret
dans la voix.
— Une surprise ?
Après s’être déplacés lentement de cette façon, de quelques pas
seulement, et s’être arrêtés derrière la cloison de plastique, Patrick retire la main qui m’aveuglait. De l’autre main, il dévoile une nouvelle sculpture.
— À toi de lui trouver un titre, murmure-t-il à mon oreille.
L’œuvre met en scène deux personnages asexués, grandeur nature. L’un
d’eux se sculpte lui-même. Il travaille autour de son œil droit. Il travaille avec ses doigts, mais ce sont de longues aiguilles semblables à des aiguilles à tricoter. Ce sont des doigts
inachevés. L’autre personnage est représenté à genoux, tout contre celui qui se sculpte, les bras autour de sa taille, le visage enfoui dans son ventre. En guise de jambes et de
socle : un amoncellement de cubes. (Revoir La Présence)
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