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Huitième Lecture

Mardi 3 mars 2009

 

À celle qui l’inspire, Patrick propose une balade au Parc de l’Esplanade. En souriant, il lui indique la porte de secours, il bat les paupières comme s’il avait acquis de nouveaux pouvoirs.

—Nous arrêtons d’abord à l’atelier, la prévient-il tout à coup, en pensant à son chien.

 

Le chien de Patrick adore se promener au Parc de l’Esplanade. Arrivé à l’atelier, le maître ramasse la laisse et encourage l’animal à faire quelques cabrioles. Mais c’est l’expression sur le visage de Solange qu’il faut imaginer. Elle en est dépourvue. Même remarque pour son teint. De rose, il passe à livide. Pauvre Solange ! Ayant avancé dans les profondeurs de l’atelier (côté domicile), elle voit de près la nouvelle « affiche de cinéma » qui tapisse une grande partie d’un mur. Y apparaît sa rivale, l’autre Solange, assise au pied d’un arbre mature, les jambes pliées, les bras enlaçant ses genoux. Pour quiconque a un surcroît d’imagination, les petits oiseaux gazouillent.

 

Devant l’affiche, les yeux rivés dessus, Solange pose la seule question convenable qu’elle est en mesure de formuler.

—Lui avez-vous parlé de notre deuxième rencontre ?

 

Aussitôt, d’une main dans son dos, Patrick l’incite à revenir sur ses pas et à sortir de l’atelier en compagnie du chien qui se trémousse d’impatience.

— Non, répond-il, mais nous avons parlé de toi. Elle m’a demandé de t’inviter au vernissage.

—Vous m’avez déjà invitée, fait-elle remarquer sur un fond de panique.

Par Julia Fontesse
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Dimanche 1 mars 2009

J’imagine que Solange est ravie — fébrile, mais pas complètement gaga — d’avoir rendez-vous au Cargo en fin d’après-midi. C’est le meilleur moment de la journée. Il y a foule et cette foule, à la fois physique et chimique, procure des forces nouvelles, polyvalentes, inestimables, des forces en tous points semblables à celles que l’on peut rassembler autour de soi lorsqu’on est seul et imaginatif. C’est le moment de la journée où l’on passe inaperçu. 

 

Solange, l’air hautain, se faufile dans cette foule. Elle n’erre pas, au contraire, elle a son corps à l’esprit, elle prend conscience de chacun de ses mouvements. Elle imagine un moule fabriqué à partir de chacun de ses membres. Une œuvre déborde de sa peau. Elle a les deux pieds bien à plat sur le sol lorsqu’elle s’arrête dans le dos de Patrick, mais ce qu’elle lui souffle à l’oreille est absolument intentionnel.

— Bonjour Monsieur ! Me voilà enfin, corps et âme.

 

Patrick mérite une courte pause avant de répliquer. Ses arcades sourcilières s’étendent au maximum. Il esquisse un demi-sourire. Il verbalise doucement comme le dénommé Taho qui est l’auteur d’un manuel d’art-thérapie :

— Tu joues avec le feu, dit-il.

 

Solange se montre sous un angle qui ne lui est pas particulièrement favorable. L’expression inscrite dans ses traits oscille entre l’enchantement et l’embarras. À tort, elle estime bien réagir en gardant le silence.

 

À présent, l’artiste adresse de grands signes de la main au matelot-serveur, tournant le dos à la jeune femme. Il a envie d’un autre verre ou il a besoin d’un point de fuite pour réfléchir. Elle doit lui taper l’épaule. Lorsque finalement il se retourne, elle doit redoubler d’effort afin de garder son attention. Elle décide de lui parler de l’œuvre à laquelle elle voudrait collaborer, et pose l’index sur son front – son front à elle – comme pour indiquer l’endroit d’où vient l’idée.

— J’ai pensé à une sculpture, dit-elle. 

— Ah oui ?

— Elle met en scène deux personnages asexués. Il ne faut pas savoir s’il s’agit de deux hommes, de deux femmes ou d’un homme et d’une femme, explique-t-elle précipitamment. L’un d’eux se sculpte lui-même.

 

Solange mime en parlant. Le personnage qui se sculpte lui-même travaille autour de ses yeux et Solange décrit le geste de son personnage en pianotant autour de ses propres yeux, puis en caressant de sa main gauche des prolongations invisibles au bout de ses doigts. Elle évoque les doigts avec lesquels le personnage travaille. Ce sont de longues aiguilles, semblables à des aiguilles à tricoter, des doigts inachevés. Pour représenter l’autre personnage, Solange pose ses mains sur son ventre comme font si souvent les femmes enceintes, et elle explique :

—Il se tient à genoux, le visage enfoui dans le ventre de celui qui se sculpte. Il regarde à l’intérieur.

 

Elle a l’air pimbêche au moment de conclure (elle se dira « ridicule » lorsqu’elle s’en souviendra).

—À la place des jambes : des cubes.

 

Par Julia Fontesse
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Samedi 14 février 2009

  Dans l’ensemble, le séjour à l’hôtel est plutôt favorable. Je laisse venir et revenir les visions, je prends des notes, je sors et je marche, je rentre dans les boutiques et je m’achète des vêtements de plus en plus excentriques, je me nourris convenablement. De temps en temps, je dors.

 

Ce que pensent les réceptionnistes — père et fils, si je devine bien — de mon va-et-vient, je m’en moque. Selon mon humeur, je descends l’escalier en souriant, sinon en cherchant quelque chose, soit dans mon sac, soit entre les pages d’un livre. Je lève ou non les yeux en passant devant le comptoir de la réception. C’est moi qui contrôle. Les réceptionnistes n’apparaissent pas quand bon leur semble et le hasard n’y peut pas grand-chose.

 

Le mercredi au cours de l’après-midi, je passe au nid. Je ne redoute rien, ni remous ni regrets, et suis presque sûr que je ne croiserai pas la voisine qui doit gagner sa vie. Je veux vider ma boîte aux lettres. Je veux échanger mes sous-vêtements et chaussettes sales contre des propres. Je veux téléphoner à Patrick Sonar à la campagne.

 

 Essentiellement, je lui dis que je m’achète de nouveaux vêtements. Il me répond qu’il était temps. Puis je le préviens que je n’ai pas encore trouvé de titre pour sa dernière œuvre. Il s’en fout, il soutient que Dans l’œuf  convient parfaitement.

 

Après avoir raccroché, je suis moins tiraillé que prévu. Je revis, minute par minute, la plus belle partie de notre dernière rencontre, à Patrick et à moi. Elle commence au Cargo. Je commande une bière et j’accorde une brève pensée à la mauvaise qualité de l’air. Patrick s’amène, moins détendu que moi. Il porte un jeans, un t-shirt blanc, et par-dessus, un veston vert dont les manches ont été roulées jusqu’aux coudes. Il passe comme un coup de vent. Notre échange, au niveau des regards et des mots, ne correspond pas du tout à celui que j’aurais imaginé. J’ai droit à un simple salut, suivi d’une impatiente question.

— As-tu déjà commandé ?

 

Un signe lui suffit. Il s’éloigne en vitesse et s’entretient  avec le matelot. Ensuite, à l’aide de son index, il me montre le chemin entre la chaise que j’occupe et la sortie de secours.

 

     Après la porte, clic et cloc et tout le tralala, Patrick s’explique. Pour ne rien manquer, je marche vite, je me presse derrière lui.

— Excuse-moi, commence-t-il. Mais je ne veux pas manquer Gorbatchev à la télévision. C’est un moment historique. Il annonce de nouvelles mesures, une restructuration, la perestroïka, m’enseigne-t-il en ôtant son veston.

 

À l’atelier, je fais semblant de m’ennuyer en regardant la télévision. Je vois un sous-marin qui émerge à la surface d’un océan. Je vois aussi des engins qu’on n’a pas idée de créer dans un monde comme le mien. Ensuite, d’autres images. Des images récentes qui, depuis un mois, passent et repassent sur tous les écrans, font aussi la une des journaux et apparaissent sur la couverture de tous les magazines d’actualité. Le mur de Berlin tombe. Des milliers de personnes se ruent de l'autre côté pour la première fois de leur vie.

 

Au bout d’un moment, les images et discours qui passent sur les ondes me paraissent irréels et, en regardant autour de moi, je pense que rien n’a changé dans cet atelier à sensations. En chemin, mêmes échafaudages – poubelles et caisses de bouteilles vides – mêmes fissures, mêmes poussières. Mêmes mimiques devant les portes et à travers les salles. À la portée de ma vue, même cloison en plastique transparent, même bric-à-brac.

 

Lorsque le générique apparaît à l’écran, Patrick s’excuse de nouveau. Il dit qu’il tenait absolument à voir cette émission « spéciale », qu’il tenait aussi à me voir et…

 

Patrick peut bien parloter, son chien et moi demeurons assis. L’animal a la tête posée sur ma cuisse et je le gratte derrière les oreilles. Patrick décide de s’accroupir devant nous.

— J’ai une surprise pour toi, me dit-il tout bas.

 

Sans brusquer le chien, nous nous redressons. Ensuite, tout doucement, d’une main dans mon dos, il me fait prendre la direction qu’il veut, et de l’autre main, il me recouvre les yeux. Le cœur battant, je m’entends parler avec un trémolo discret dans la voix.

    Une surprise ?

 

Après s’être déplacés lentement de cette façon, de quelques pas seulement, et s’être arrêtés derrière la cloison de plastique, Patrick retire la main qui m’aveuglait. De l’autre main, il dévoile une nouvelle sculpture.

— À toi de lui trouver un titre, murmure-t-il à mon oreille.

 

L’œuvre met en scène deux personnages asexués, grandeur nature. L’un d’eux se sculpte lui-même. Il travaille autour de son œil droit. Il travaille avec ses doigts, mais ce sont de longues aiguilles semblables à des aiguilles à tricoter. Ce sont des doigts inachevés. L’autre personnage est représenté à genoux, tout contre celui qui se sculpte, les bras autour de sa taille, le visage enfoui dans son ventre. En guise de jambes et de socle : un amoncellement de cubes. (Revoir La Présence)

 

 
 
Par Julia Fontesse
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Pour parler de Nicolas :
un jeune Américain,
sensible, gay et francophile.
 

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